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La Belgique secouée par des crimes homophobes

Au défilé de la fierté gaie, en mai... (Photo : archives Belga)

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Au défilé de la fierté gaie, en mai dernier à Bruxelles, des participants ont dénoncé l'homophobie.

Photo : archives Belga

Marc Thibodeau, envoyé spécial
La Presse

(Liège, Belgique) Le mariage et l'adoption homosexuels, qui alimentent un vif débat en France, ont été autorisés en Belgique il y a près de 10 ans et sont entrés dans les moeurs. Le petit pays n'est pas pour autant à l'abri de flambées homophobes, comme en témoignent deux meurtres récents qui ont suscité une vague d'indignation dans la population, rapporte notre journaliste.

Hassan Jarfi le dit d'emblée en entrevue: il aimerait pouvoir «se retirer du monde», oublier les événements tragiques qui l'ont privé de son fils Ishane, tenter d'enterrer la douleur dans le silence.

«Mais on me dit que ce n'est pas bon pour moi, que je dois parler. Si ça permet d'éviter qu'un crime de cette nature ne se répète, mes paroles n'auront pas été inutiles», souligne-t-il d'une voix effacée.

«Je n'arriverai jamais à comprendre ce qu'ils ont fait... Les quatre voyous qui l'ont tué sont des barbares», ajoute M. Jarfi, qui est estomaqué de la déferlante de haine générée par l'homosexualité de son garçon.

Dans la famille, dit-il, l'orientation sexuelle de son fils de 32 ans était connue et acceptée même si elle n'était pas discutée ouvertement.

Tout autre était l'attitude des ravisseurs d'Ishane Jarfi, qui l'ont convaincu en avril dernier de monter dans leur voiture à la sortie d'un bar de Liège avant de l'emporter vers la campagne.

Selon l'avocate des Jarfi, Fatima Omari, les quatre hommes l'ont «battu, battu, battu», l'ont dénudé et l'ont enfermé dans le coffre avant de finalement l'abandonner dans un champ. Son corps sera retrouvé une dizaine de jours plus tard.

Devant les policiers, ils auraient souligné qu'Ishane Jarfi leur avait fait des avances qu'ils avaient jugées «choquantes». «Ils l'ont tué uniquement parce qu'il était homosexuel», s'indigne l'avocate, qui juge «inconcevable» le comportement des accusés, toujours en attente de leur procès.

Deuxième meurtre

La fin tragique du jeune homme a eu un écho considérable au pays. Et un impact particulièrement marqué au sein de la communauté homosexuelle de Liège, qui s'était mobilisée pour tenter de le retrouver.

«Ça nous a pris par surprise même si on répète régulièrement que l'homophobie peut tuer», souligne le porte-parole de l'association Alliàge, Jean-Pierre Frisée.

Nombre de membres de la communauté ont pris conscience «du fait qu'il fallait encore faire attention» et que l'adoption par la société belge de lois favorables aux droits des homosexuels ne marquait pas la fin des difficultés.

Un second meurtre, survenu quelques mois plus tard, est aussi venu marquer les esprits. Un sans-abri homosexuel de 61 ans a été battu à mort à coups de marteau dans un parc de la ville par un homme dérangé qui disait vouloir se venger d'un viol.

La ministre de l'Intérieur et de l'Égalité des chances, Joëlle Milquet, a rappelé à cette occasion la volonté du gouvernement de durcir les sanctions pour les délits homophobes.

Ces deux faits divers très médiatisés ont pu donner l'impression que les agressions étaient en hausse au pays, mais il n'existe pas de statistiques précises à ce sujet. Les homosexuels agressés hésitent souvent à porter plainte pour ne pas avoir à dévoiler leur orientation sexuelle devant la justice. «C'est vécu un peu comme un second coming out», souligne Philippe Artois, coordonnateur de l'association bruxelloise Tels quels.

Sensibilisation essentielle

Les associations de défense des homosexuels relèvent que la Belgique demeure, quoi qu'il en soit, l'un des pays les plus progressistes en matière d'intégration et de lutte contre les discriminations.

La loi sur le mariage homosexuel a été adoptée en 2003 comme «une lettre à la poste», souligne M. Frisée. L'adoption, plus controversée, a été autorisée quelques années plus tard malgré l'objection de l'Église catholique, qui continue d'intervenir occasionnellement sur le sujet.

La nomination à la tête du pays d'un premier ministre ouvertement homosexuel, Elio Di Rupo, en décembre 2011, n'a fait pratiquement aucune vague, ce qui témoigne du degré de tolérance de la population.

Alain Bourdon, un professeur liégeois à la retraite qui s'est marié avec son conjoint de longue date peu de temps après l'introduction de la loi belge, estime que l'homophobie est marginale. «Je n'ai pratiquement jamais fait face à des réactions négatives», relate l'homme de 73 ans, qui est en couple depuis plus de 45 ans.

Il pense néanmoins qu'il y a un effort de sensibilisation à faire auprès de certains segments de la communauté maghrébine dont l'attitude «pose problème», selon lui, par rapport à l'homosexualité. Il en veut notamment pour preuve le fait que certains amis d'origine maghrébine proches de sa famille rechignent à évoquer explicitement la nature de sa relation avec son conjoint. «On est encore dans le non-dit», relate-t-il.

Islam et intolérance?

Un récent documentaire de la chaîne publique flamande VRT montrant un couple homosexuel qui se faisait houspiller par des jeunes d'origine maghrébine dans les rues de Bruxelles a alimenté les interrogations à ce sujet en Belgique.

Les associations homosexuelles rejettent le lien suggéré entre immigration, islam et intolérance et insistent sur la classe socio-économique et le niveau d'éducation des personnes concernées plutôt que leur culture ou leur religion pour expliquer les comportements homophobes.

Même rejet de la part de l'avocate de la famille Jarfi, Fatima Omari, qui insiste sur le fait que trois des quatre agresseurs du jeune homme étaient «belgo-belges» pour écarter les amalgames suggérés.

Le père d'Ishane Jarfi, qui enseigne la religion islamique, affirme avoir relu les textes religieux à la mort de son fils sans trouver «un seul passage disant qu'il faut rejeter les homosexuels».

«L'islam que j'ai connu au Maroc, que j'ai connu ici et que je continue de vivre ici est une religion d'amour universel», souligne Hassan Jarfi, qui se félicite d'avoir élevé son fils dans la «multiculturalité» et la tolérance.

«Il n'avait aucun préjugé envers qui ce soit», conclut-il.

***

En colère contre les Français

En Wallonie, dans la partie francophone de la Belgique, l'actualité française est généralement suivie de près. Le débat en cours sur la légalisation du mariage gai ne fait pas exception à la règle et soulève des inquiétudes, voire de la colère, dans la communauté homosexuelle.

Jean-Pierre Frisée, de l'association Alliàge, a suivi avec étonnement les manifestations tenues il y a quelques semaines à Paris contre la réforme proposée par le gouvernement de Jean-Marc Ayrault.

«Si ce n'était pas aussi sérieux, on pourrait presque en rire», souligne le porte-parole, qui s'inquiète de voir les dirigeants socialistes «temporiser sur le sujet».

Le président français François Hollande a dû s'excuser récemment après avoir évoqué la possibilité pour les maires réfractaires au mariage gai de refuser de pratiquer ces cérémonies en évoquant «leur liberté de conscience».

M. Frisée craint que les discussions en cours «éveillent» un discours contestataire en Belgique. «On sait bien qu'aucune loi n'est acquise ad vitam aeternam», dit-il.

Alain Bourdon, un Liégeois de 73 ans qui vit avec son conjoint depuis plus de 45 ans, ne craint pas de révision de la loi en Belgique. Il n'en juge pas moins «scandaleux» le débat en France.

«Je suis très en colère contre les Français. C'est soi-disant le pays des Lumières, mais ils sont toujours à la traîne», souligne ce professeur à la retraite, qui s'emporte contre les menaces de la droite française «d'annuler» les mariages gais si elle reprend le pouvoir.

«C'est un déni de démocratie», tranche-t-il.




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