Mikhaïl Gorbatchev n'a jamais dirigé l'URSS et Alex Kovalev n'a jamais joué pour le Canadien de Montréal. Il s'agissait plutôt de... Gorbatchëv et Kovalëv (prononcés «Gorbatchyov» et «Kovalyov»). Depuis 15 ans, un retraité se bat pour remettre les points sur les «e», jusqu'ici facultatifs dans les textes russes. Une croisade singulière qui pourrait sauver des milliers de personnes d'un cauchemar administratif, raconte notre collaborateur.

Frédérick Lavoie, collaboration spéciale LA PRESSE

Dans l'appartement soviétique de Viktor Tchoumakov, la lettre ë («yo») est érigée en idole. Sur les murs, sur les draps, dans la bibliothèque. Même les hamsters, Ëchka et Ërik, rendent honneur à la septième lettre de l'alphabet cyrillique.

«C'est une question politique très délicate», lance d'un air grave Viktor Tchoumakov, 77 ans, auteur, historien et «ëficateur en chef» autoproclamé de Russie. «Je suis patriote, et la sauvegarde de la langue doit être l'une des principales priorités étatiques, tout juste après l'intégrité territoriale et la souveraineté.»

En 1995, ingénieur électrique fraîchement retraité, M. Tchoumakov rend le manuscrit de son premier livre sur les grands dirigeants russes de l'histoire. Il est alors choqué par la proposition de son éditeur d'éliminer tous les ë de la version finale. C'est que, selon les règles officielles de l'orthographe, le tréma sur le e est facultatif, même si la septième lettre de l'alphabet et sa prononciation sont bien distinctes de la sixième, e, («yé»), plus répandue.

«J'ai alors compris qu'il fallait que je m'occupe de cela.» Pour M. Tchoumakov, il s'agit avant tout d'une question de respect du russe, une langue qui s'écrit comme elle se prononce. Le but est également d'éviter les confusions, même si les locuteurs russes savent reconnaître le ë sans tréma, sauf dans de rares occasions.

Quatre livres sur le ë et des dizaines de lettres aux rédactions et maisons d'édition plus tard, Viktor Tchoumakov accumule les victoires. Plusieurs journaux se sont remis à imprimer la lettre empruntée au français en 1783. La commission parlementaire sur la langue russe, dont il fait partie, a publié un décret il y a trois ans qui rend obligatoire l'utilisation du ë dans les passeports.

Les deux derniers ministres de la Culture le soutiennent, et le président s'est mis à écrire «ë» dans ses discours officiels et sur son site web. À Oulianovsk, ville de naissance de Lénine, un monument en l'honneur du ë a même été érigé en 2005!

Mais certains résistent toujours. C'est le cas du journal officiel Rossiïskaïa Gazeta. «Quand ils publient les lois, ils enlèvent automatiquement les ë à l'aide d'un programme!» enrage M. Tchoumakov. Il a pensé poursuivre la publication en justice, mais les frais que cela aurait entraînés l'ont fait reculer.

Prouver son existence

Les anti-ë le sont surtout par souci d'esthétisme et par paresse, explique Marina Korolëva, animatrice de l'émission linguistique Parlons russe à la radio Écho de Moscou. «Sur les claviers russes des machines à écrire et des ordinateurs, le ë a toujours été à la périphérie, en haut à gauche», ce qui favorise son ostracisme.

Même si elle fait partie des 4% de Russes qui ont la lettre dans leur nom de famille, Mme Korolëva avoue préférer les textes littéraires et journalistiques sans tréma.

Pour les documents officiels, toutefois, c'est une autre histoire. Lors des émissions qu'elle a consacrées au ë, des auditeurs lui ont raconté avoir dû se battre avec les autorités pour prouver leur identité et faire reconnaître leurs avoirs. Sur certains documents, leur nom était inscrit avec un ë, sur d'autres, avec un e.

«À l'époque de l'URSS, il y avait moins de problèmes puisque la propriété privée n'existait pas», relève Mme Korolëva. Mais depuis, des fonctionnaires malhonnêtes font chanter des citoyens pour deux petits points. Certains Russes ont même dû demander un changement de nom pour corriger un nom administrativement sans ë.

«Il doit y avoir une loi pour éviter les confusions, que ce soit pour obliger l'utilisation du ë ou la rendre facultative, plaide Mme Korolëva. Lorsqu'on laisse un flou, ça laisse toute la place à la corruption.»

PETITE HISTOIRE DU Ë

> Certains auteurs russes, comme Alexandre Soljenitsyne (L'archipel du Goulag), ont toujours insisté pour que leurs textes soient imprimés avec les points sur les ë.

> Le ë a connu son âge d'or entre 1942 et 1953, en raison d'un puissant partisan des deux points: le dictateur soviétique Joseph Staline. «Durant la guerre, la Pravda s'est mise à utiliser le ë parce que Staline voulait éviter les erreurs militaires, raconte Viktor Tchoumakov. Par exemple, pour ne pas qu'une ville calme appelée Berezovka soit bombardée à la place de Berëzovka!»

> La Constitution russe compte 103 «fautes» d'orthographe. Toutes des omissions des points sur les ë.