La coalition au pouvoir en Arménie a gelé jeudi la ratification d'accords historiques avec la Turquie, accusée de vouloir imposer des conditions préalables à leur réconciliation après un siècle d'hostilité, tandis qu'Ankara a réagi en campant sur sa position.

Michael Mainville AGENCE FRANCE-PRESSE

Cette décision réduit à néant le mince espoir qu'il restait de voir avancer rapidement le rapprochement arméno-turc après des mois de blocage, selon des analystes.

Les trois partis formant la majorité au Parlement arménien ont indiqué que «la partie turque refusait de ratifier les protocoles sans poser des conditions préalables et dans un délai raisonnable».

En conséquence, «nous pensons qu'il est nécessaire de stopper ce processus», ont-ils précisé dans un communiqué, soulignant que cette question serait retirée de l'ordre du jour de l'Assemblée arménienne «jusqu'à ce que la Turquie soit prête à poursuivre le processus sans conditions préalables».

Ces partis reprochent à la Turquie de vouloir lier les efforts de réconciliation au conflit entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan voisin sur le Nagorny-Karabakh, territoire azerbaïdjanais peuplé majoritairement d'Arméniens.

Le président arménien, Serge Sarkissian, a confirmé le gel de l'accord avec la Turquie, dans une adresse à la nation dans la soirée.

La récente déclaration du premier ministre Recep Tayyip Erdogan, selon laquelle la partie turque «continue de lier le processus de ratification des protocoles turco-arméniens» au conflit au Nagorny-Karabakh est «inacceptable», selon le communiqué des trois partis (républicain, Arménie prospère et Pays de la loi).

Après l'annonce du gel, M. Erdogan a indiqué jeudi qu'il restait attaché à un rapprochement avec l'Arménie, mais a répété que le succès de ce processus dépendait des progrès sur le Nagorny-Karabakh.

«Nous avons exprimé à plusieurs reprises notre engagement au regard de la lettre et de l'esprit des protocoles (de réconciliation) et l'objectif de les mettre en pratique», a déclaré M. Erdogan à la presse.

Il a rappelé qu'Ankara tenait à «une paix globale dans la région» avant de demander la ratification des accords turco-arméniens, une référence au conflit arméno-azerbaïdjanais.

 La Turquie et l'Arménie, divisées sur la question des massacres d'Arméniens sous l'empire ottoman (1915-1917), ont signé en octobre dernier deux protocoles historiques prévoyant des relations diplomatiques et la réouverture de leur frontière commune.

Mais depuis, la ratification de ces documents traîne en longueur en raison des différends sur les massacres d'Arméniens - considérés par Erevan comme un génocide, un terme que rejette résolument Ankara - et du contentieux sur le Nagorny-Karabakh.

M. Sarkissian l'a répété à M. Erdogan le 12 avril à Washington, soulignant que l'Arménie n'accepterait pas que le processus de normalisation dépende de «conditions préalables», une allusion au Nagorny-Karabakh.

De son côté, la Turquie reproche à l'Arménie de remettre sur la table la question des massacres d'Arméniens par les Ottomans-turcs, pendant la Première guerre mondiale.

La décision arménienne annoncée jeudi constitue un «grand pas en arrière dans le processus (de normalisation) et je ne suis pas sûr qu'il puisse être poursuivi sous sa forme actuelle», a estimé l'analyste politique Gevorg Pogossian, installé à Erevan.

Elle intervient deux jours avant qu'Erevan ne célèbre le 95e anniversaire des massacres sous l'empire ottoman, durant la Première guerre mondiale.

La réconciliation entre les deux pays est vivement encouragée par Washington et l'Union européenne. Elle favoriserait le développement économique de l'Arménie et serait un atout diplomatique pour la candidature d'Ankara à l'UE.