Sexe, pots-de-vin et tabloïds... La Grande-Bretagne a connu son lot d'affaires en tous genre, mais rares sont celles qui ont éclaboussé d'un coup l'ensemble de la classe politique, comme c'est le cas aujourd'hui avec le scandale des notes de frais des parlementaires.

Paisley Dodds (AP) LA PRESSE CANADIENNE

Le plus célèbre de ces scandales, l'affaire Profumo, liaison du ministre John Profumo avec une prostituée également amante d'un espion soviétique, avait failli faire chuter le gouvernement dans les années 60.

Aujourd'hui, le fait que des élus se soient fait rembourser des choses aussi variées et hors-sujet que des prêts immobiliers, l'entretien de leur résidence secondaire, des chandeliers ou des vidéos porno scandalise les Britanniques, dont bon nombre sont eux durement touchés par la récession qui s'aggrave, ayant perdu emplois ou maisons.

«C'est pas juste un ou deux fruits pourris, c'est tout le lot», dénonce Randy Wallace, 41 ans, électricien londonien au chômage. «Autrefois, on nous enviait notre Parlement dans le monde entier. Maintenant, c'est un sujet de moqueries».

Le Premier ministre Gordon Brown a affirmé qu'il était «consterné et en colère» en raison de ces révélations, et il a ajouté que tout parlementaire qui n'aura pas respecté les règlements ne fera pas partie de son gouvernement.

Dans un entretien publié dimanche dans le journal «News of The World», il souligne que le public était en droit d'attendre mieux des hommes politiques. «Pour tous ceux qui, dans ces temps difficiles, font le maximum pour leurs familles, travaillant de longues heures pour améliorer la vie de leurs enfants (...) je m'excuse, au nom de toutes les parties», a-t-il affirmé.

Il a aussi assuré que les demandes de dépenses faites par les parlementaires ces quatre dernières années seraient examinées.

«Les parlementaires qui ont abusé du système devront faire des réparations pour le passé, avec un système de réexamen et de remboursement», a-t-il dit. «Je n'ai pas d'illusions: le remboursement ne sera pas nécessairement une sanction suffisante. Tout comportement inacceptable fera l'objet d'une enquête et sera puni. Je n'exclus aucune sanction», a-t-il ajouté.

Il y a plus d'une semaine, des milliers de pages de notes de frais des députés ont «fuité», publiées par le «Daily Telegraph». Si pour l'instant n'ont été nommés qu'environ 80 des 646 élus de la Chambre des Communes, le quotidien, dont les équipes continuent à débroussailler ces documents, a fait savoir qu'il ne s'arrêterait pas là. Tant les Travaillistes au pouvoir, que les Conservateurs ou les Libéraux, en ont pris pour leur grade.

Vendredi, le ministre de la Justice Shahid Malik a démissionné dans l'attente des résultats d'une enquête qui déterminera s'il a violé un code de conduite ministériel en se faisant rembourser des frais de logement sur trois ans alors qu'il bénéficie déjà d'un loyer à prix réduit... Elliot Morley, conseiller du Premier ministre sur le changement climatique, a été suspendu pour avoir facturé au contribuable des intérêts d'un prêt déjà remboursé. Samedi, un deuxième élu du Labour, David Chaytor, a été suspendu pour les mêmes raisons.

Chez les Tories, Andrew Mckay, conseiller du chef du parti David Cameron, a quitté son poste après avoir reconnu des erreurs dans ses notes de frais. Et le parti a diffusé vendredi les notes de frais de ses principaux membres, en vertu des nouvelles règles de transparence imposées par Cameron.

En tous, des dizaines d'élus ont fait des excuses et promis de rendre plus de 125.000 livres (140.596 euros).

Un député britannique gagne 64.776 livres (72.858 euros), sans compter les frais de bureau et de personnel. Ils peuvent déclarer des frais pour une résidence londonienne et dans leur circonscription. Les règles sont définies par un «Livre vert» de 66 pages, qui fixe des limites notamment en matière de frais de restaurant ou de deuxième résidence.

La colère populaire contre des politiques désormais aussi honnis que des banquiers, s'exprime dans les talk-shows, sur le Web et à la Une des journaux. A chaque événement public, des responsables politiques se font huer et siffler.

Selon un sondage rendu public vendredi, 64% des Britanniques veulent la démission de certains députés et tout autant que des élections anticipées soient organisées. Cette enquête ComRes pour la BBC après de 1.011 électeurs, réalisée mercredi et jeudi, compte une marge d'erreur de plus ou moins trois points de pourcentage.

Quant à la police et au parquet, la concertation va bon train pour décider ce qu'il convient de faire, ou de ne pas faire, contre les élus ayant profité du système. L'Association des contribuables a mis sur pied un fonds destiné à financer d'éventuelles poursuites.

Depuis l'époque où il apporta son soutien à la guerre en Irak, le Labour perd régulièrement des sièges aux Communes. Et l'on s'attend en général à une victoire des Conservateurs lors du prochain scrutin, d'ici la mi-2010, qui mettre un terme à plus d'une décennie de pouvoir travailliste.

Pour Steven Fielding, du Centre pour la politique britanniques à l'Université de Nottingham University, le scandale actuel aggravera sans doute les pertes du Labour, mais «tout le monde a été atteint par ces informations», dit-il. Et il ne risque pas de faire monter significativement en puissance les petits partis, handicapés par un système électoral sans représentation proportionnelle: le résultat sera plutôt une très forte abstention.

«Il y a aussi ce mythe traditionnel et historique selon lequel nous avons le plus grand de tous les Parlements (...) pas grand-monde ne s'est dressé pour dire que notre système politique est imparfait».

Des meetings avec les électeurs étaient organisés pendant le week-end pour contrer la menace la plus immédiate: que des petits partis d'extrême droite n'enregistrent du coup des gains importants lors des européennes du 4 juin. Des partis, UK Independence Party et British National Party (BNP), qui dénoncent depuis longtemps les pesanteurs du système politique britannique.

«Nous avons besoin de notre Barack Obama», soupire Francis O'Hara, étudiant de 24 ans. «Ce pays a besoin de changement».