(New York) Un vote symbolique qui se solde par une défaite attendue peut-il aider les démocrates à mobiliser les électeurs américains autour des droits reproductifs ?

Publié le 12 mai
Richard Hétu
Richard Hétu Collaboration spéciale

Les avis sont partagés sur cette question. Mais il s’agit bel et bien de la stratégie que les démocrates ont déployée mercredi au Sénat américain, neuf jours après la publication d’un document de la Cour suprême annonçant le renversement possible de l’arrêt Roe c. Wade qui garantit le droit des femmes à l’avortement depuis 1973 aux États-Unis.

Par 49 voix contre 51, la Chambre haute du Congrès a torpillé un projet de loi qui visait à interdire aux États américains de restreindre ce droit jusqu’à la viabilité fœtale et à autoriser l’avortement après la viabilité pour des raisons de santé ou pour protéger la vie de la femme enceinte.

Le vote était voué à l’échec en raison de la règle connue sous le nom de « filibuster », qui obligeait les démocrates à réunir 60 voix sur 100 pour passer à l’étape suivante. Or, ces derniers n’ont même pas réussi à obtenir une simple majorité.

Le membre le plus conservateur de leur groupe, le sénateur de Virginie-Occidentale Joe Manchin, a fini par ajouter sa voix à celles des 50 sénateurs républicains.

Les démocrates auront donc permis aux républicains de revendiquer au Sénat une majorité sur une question à propos de laquelle, selon les sondages, leur opinion tranche avec celle de la majorité des Américains.

Qu’à cela ne tienne : le chef des démocrates au Sénat, Chuck Schumer, a insisté sur l’importance de ce vote, qui touche selon lui à l’une « des questions les plus importantes auxquelles les électeurs seront confrontés cet automne », à l’occasion des élections de mi-mandat.

« Un avenir sombre et répressif »

« Avant la fin de la journée, chaque membre de cette assemblée fera un choix », a déclaré le sénateur démocrate de l'État de New York mercredi matin depuis l’hémicycle du Sénat. « Voter pour protéger les droits fondamentaux des femmes à travers le pays, ou se ranger du côté des républicains MAGA pour conduire notre pays vers un avenir sombre et répressif. »

Susan Collins et Lisa Murkowski, deux sénatrices républicaines pro-choix, ont voté contre le projet démocrate. Ces deux politiciennes, qui représentent respectivement le Maine et l’Alaska, avaient réagi avec consternation la semaine dernière à la fuite de l’avant-projet d’une décision majoritaire de la Cour suprême renversant Roe c. Wade. Elles ont ensuite présenté leur propre projet de loi enchâssant dans la loi fédérale les deux arrêts de la Cour suprême sur l’avortement : Roe c. Wade et Planned Parenthood c. Casey.

PHOTO GREG NASH, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

La sénatrice républicaine pro-choix Susan Collins

Mais les démocrates ont rejeté tout compromis susceptible de gagner leurs voix, de même que celle de Joe Manchin.

« La législation présentée aujourd’hui au Sénat va bien au-delà des précédents établis par Roe et Casey », a déclaré la sénatrice Murkowski.

Elle n’inclut pas l’amendement Hyde, qui interdit de dépenser l’argent des contribuables pour des avortements – et qui est en vigueur depuis presque aussi longtemps que Roe.

Lisa Murkowski, sénatrice républicaine pro-choix

Bien qu’il soit contre l’avortement, le sénateur Manchin a affirmé qu’il aurait appuyé un projet de loi enchâssant Roe c. Wade. Quand un journaliste lui a demandé comment il conciliait cette position avec son opposition aux interruptions de grossesse, il a répondu, en faisant allusion à l’arrêt historique : « Je pense que cette [loi] que nous avons depuis 50 ans – c’est un précédent. »

Des républicains étonnés

La sénatrice du Massachusetts Elizabeth Warren fait partie des démocrates de la Chambre haute qui étaient opposés à tout compromis avec les républicains, y compris Susan Collins et Lisa Murkowski. Du moins, au départ.

« Commençons par le projet de loi qui protège pleinement les femmes qui ont besoin d’un accès à l’avortement », a-t-elle déclaré mardi sur CNN. « Commencer par couper dans ce domaine est la mauvaise façon de procéder. Les femmes méritent une pleine citoyenneté, une pleine liberté, et notre projet de loi de demain leur fournira exactement cela. »

PHOTO TOM WILLIAMS, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

La sénatrice démocrate Elizabeth Warren

Certains chefs de file républicains du Sénat ont exprimé une surprise, sincère ou feinte, concernant la stratégie des démocrates. Ils les ont notamment accusés de vouloir défendre l’avortement jusqu’au neuvième mois de grossesse.

« Ils n’essaient même pas de nuancer », a déclaré le sénateur républicain du Dakota du Sud John Thune. « C’est l’avortement jusqu’à la naissance, une position qui n’est pas susceptible de convaincre les gens qui pourraient être convaincus s’ils étaient moins agressifs dans leur approche. »

Les démocrates pourraient présenter d’autres projets de loi plus limités avant ou après l’annonce officielle de la décision de la Cour suprême sur l’avortement. Une des mesures à l’étude protégerait l’accès des femmes aux pilules abortives, qui pourrait aussi être menacé dans certains États.

En attendant, ils ne semblent pas mettre en doute leur stratégie. Après le vote au Sénat, Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants, a laissé entendre que les républicains auront à payer leur opposition au projet de loi.

« Les démocrates ne renonceront jamais à défendre nos libertés fondamentales – et le peuple américain se souviendra de ceux qui ont cherché à punir et à contrôler les décisions des femmes, et de ceux qui se sont battus sans relâche à leurs côtés, lorsqu’ils voteront en novembre prochain », a-t-elle déclaré.

Tout cela reste à voir.