(New York) On aurait cru entendre une animatrice de Fox News ou une élue du Parti républicain déplorant le laxisme présumé des démocrates face à la criminalité galopante dans une des grandes villes américaines.

Publié le 20 déc. 2021
Richard Hétu
Richard Hétu Collaboration spéciale

« Le temps est venu de mettre fin au règne des criminels qui sont en train de détruire notre ville », disait l’oratrice sur un ton qui trahissait un ras-le-bol évident.

« Et il prendra fin lorsque nous adopterons les mesures nécessaires pour être plus agressifs dans l’application de la loi […] et moins tolérants de toutes les conneries qui ont détruit notre ville », ajoutait-elle en utilisant bien entendu un autre mot que « conneries » pour exprimer son dégoût, en l’occurrence « bullshit ».

Et vlan !

Mais l’oratrice n’était ni Laura Ingraham ni Lauren Boebert, pasionarias de la droite américaine dans leur domaine respectif. Il s’agissait plutôt de London Breed, mairesse de San Francisco, qui s’exprimait ainsi mardi dernier lors d’une conférence de presse.

L’Afro-Américaine de 47 ans ne faisait pas seulement mentir la réputation de tolérance et de compassion de sa ville.

London Breed tournait également le dos à sa propre philosophie, marquée au coin du progressisme ou, pour citer ses détracteurs, du « wokisme ».

L’an dernier, dans la foulée du meurtre de George Floyd, elle avait notamment annoncé un plan visant à « rediriger » 120 millions de dollars (environ 154 millions $ CAN) du budget de la police vers la communauté noire de San Francisco.

Or, la semaine dernière, elle a notamment proposé d’augmenter l’enveloppe des heures supplémentaires du service de police pour lutter contre les trafiquants de drogue – et éventuellement les consommateurs de drogue – dans le quartier difficile de Tenderloin.

« Ce que je propose aujourd’hui, et ce que je proposerai à l’avenir, mettra beaucoup de gens mal à l’aise, et je m’en moque. Nous avons dépassé le point où ce que nous voyons est même acceptable », a-t-elle dit.

Retour de balancier

Quelle mouche a donc piqué London Breed ? Avant de répondre à cette question, il faut souligner que San Francisco n’est pas la seule grande ville américaine à repenser sa façon de lutter contre la criminalité ces derniers temps.

À New York, Eric Adams, ex-capitaine du NYPD, s’est fait élire à la mairie en dénonçant le slogan « Defund the police » et en promettant de reconstituer une escouade controversée pour combattre le fléau des armes à feu illégales.

À Minneapolis, ville où George Floyd est mort aux mains d’un policier blanc, les citoyens ont rejeté une proposition visant à remplacer le service de police par un service de sécurité publique placé sous la surveillance accrue des 13 membres du conseil municipal.

À Seattle, ville démocrate par excellence, une républicaine a remporté l’élection pour le poste de procureur de district face à une démocrate qui prônait l’abolition du système de justice pénale actuel.

Les exemples d’un retour à une approche plus traditionnelle en matière de lutte contre la criminalité ne manquent pas. Et le lien entre ce retour de balancier et la hausse des taux de criminalité à la grandeur des États-Unis semble évident.

Une donnée retient l’attention, parmi d’autres : au moins 12 des plus grandes villes américaines finiront l’année avec un nombre record d’homicides.

Les experts évoquent trois facteurs pour expliquer la recrudescence de la criminalité : l’impact de la COVID-19 sur les communautés et les premiers intervenants ; la démobilisation des policiers après les manifestations qui ont suivi le meurtre de George Floyd ; la flambée des ventes d’armes à feu depuis le début de la pandémie.

L’exemple de San Francisco

À l’approche des élections de mi-mandat, les républicains et leurs alliés médiatiques n’hésitent pas à exploiter cette hausse de criminalité dans les villes « démocrates » pour critiquer la gouvernance du parti au pouvoir à la Maison-Blanche et au Congrès.

Et San Francisco, bastion démocrate, leur sert depuis plusieurs mois d’exemple. Un exemple d’autant plus intéressant pour eux que la ville est représentée à Washington par Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants.

PHOTO VIA ASSOCIATED PRESS

Scène de crime à San Francisco, au début du mois de novembre

San Francisco est une ville belle et riche où les millionnaires de la Silicon Valley côtoient un peuple de sans-abri et d’accrocs qui s’injectent du fentanyl, fument du crystal meth, défèquent, dorment et meurent trop souvent de surdose en pleine rue.

À ce tableau dantesque s’ajoute le nouveau phénomène du « smash-and-grab », qui ne se limite pas à San Francisco : des groupes de cambrioleurs masqués entrent par effraction dans des magasins de luxe avec des pieds-de-biche, remplissent de marchandises des sacs vides et s’échappent aussitôt dans des voitures qui les attendent à l’extérieur.

Ces bandes de cambrioleurs organisées ont un impact sur notre sentiment de sécurité [à San Francisco].

Gavin Newsom, gouverneur de Californie et ex-maire de San Francisco

M. Newsom a d’ailleurs annoncé l’injection de 300 millions de dollars pour aider les policiers à combattre le phénomène.

Cela dit, tous les démocrates ne semblent pas prêts à ce retour de balancier. Le procureur du district de Philadelphie, Larry Krasner, continue, par exemple, à défendre ses idées progressistes, y compris la réduction de peines en prison et du recours aux cautions en liquide.

« Nous n’avons pas une crise de criminalité », a-t-il dit au début du mois, tentant de relativiser le nombre record d’homicides à Philadelphie.

L’ancien maire noir de cette ville Michael Nutter l’a étrillé dans une tribune publiée par le Philadelphia Enquirer, attribuant notamment son commentaire au « privilège blanc ».

« S’il se souciait vraiment [des Noirs et des Latinos], il comprendrait que la crise des homicides est ce qui nous afflige le plus », a-t-il écrit.

Comme quoi il y a aussi des démocrates qui en ont assez d’une certaine gouvernance.