(New York) « Joe Biden est ennuyeux – et cela rend les médias fous. »

Richard Hétu
Richard Hétu Collaboration spéciale

Cette manchette, publiée en mars dernier par le magazine internet Salon, s’est retrouvée, à quelques mots près, dans plusieurs autres organes de presse américains au printemps dernier et au début de cet été qui s’achève.

C’était à l’époque où la vaccination et l’économie, soutenues par un plan de relance de 1900 milliards de dollars, marchaient rondement aux États-Unis. Les sondages étaient à l’avenant, donnant à entendre que l’électorat aimait bien ce nouveau président qui semblait allier compétence dans l’action et retenue dans la parole ou les tweets.

Même les républicains s’inquiétaient en constatant que le successeur de Donald Trump restait imperturbable face aux controverses de l’heure, y compris l’avènement d’un Monsieur Patate non genré et le retrait de livres racistes du Dr Seuss.

Qu’allaient-ils trouver pour l’attaquer d’ici aux élections de mi-mandat, en novembre 2022 ?

Ô comme les temps ont changé ! Neuf mois exactement après son investiture à la présidence, Joe Biden fournit quasiment autant de matière aux journalistes que Donald Trump. En matière de politique étrangère, il est même comparé au 45e président !

« Ça ressemble beaucoup à ce que faisait M. Trump », a tonné le ministre des Affaires étrangères français, Jean-Yves Le Drian, en dénonçant une « décision unilatérale, brutale, imprévisible ».

Il parlait de la rupture du « contrat du siècle » qui liait l’Australie à la France sur l’achat de sous-marins. Rupture provoquée par un pacte de sécurité négocié dans le dos de Paris entre Washington, Londres et Canberra.

Joe Biden se vantera certes d’avoir fait avancer les intérêts des États-Unis dans la zone Indo-Pacifique. Mais la manière dont il s’y est pris va à l’encontre de sa promesse de renouer avec les alliés et les partenaires de son pays. Promesse qui avait déjà été malmenée dans un autre dossier qui a tenu les médias américains en haleine au début du mois : le retrait chaotique d’Afghanistan.

Revirement sur la vaccination

Joe Biden n’est guère plus constant en matière de politique intérieure. Il est notamment revenu sur son opposition, exprimée en décembre dernier, à l’imposition de la vaccination contre la COVID-19 par le gouvernement fédéral.

Je ne demanderai pas à ce que [la vaccination] soit obligatoire. Mais je ferai tout ce qui est en mon pouvoir en tant que président des États-Unis pour encourager les gens à faire ce qui est juste et, lorsqu’ils le font, pour montrer que cela compte.

Joe Biden, lors d’une intervention à Wilmington, au Delaware, en décembre dernier

Le changement de position du président se défend. Après avoir fait des jaloux à l’étranger, les États-Unis sont aujourd’hui à la traîne des pays industrialisés en matière de vaccination. Et le variant Delta en profite pour faire des ravages dans nombre d’États, situation qui explique en bonne partie la chute de Joe Biden dans les sondages.

D’où la décision du président, annoncée le 9 septembre dernier, d’instaurer l’obligation de se faire vacciner ou d’effectuer un test de dépistage hebdomadaire pour les employés des entreprises de plus de 100 salariés, soit plus de 80 millions de personnes. Décision accompagnée d’une dénonciation des « responsables élus » qui « travaillent activement pour saper la lutte contre la COVID-19 ». Ces responsables incluent les gouverneurs républicains de plusieurs États, dont le Texas et la Floride. Ceux-ci sont opposés non seulement à l’obligation vaccinale, mais également au port du masque obligatoire dans les écoles publiques.

PHOTO BRENDAN SMIALOWSKI, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Joe Biden, lors de son annonce du 9 septembre dernier

Ennuyeux, Joe Biden ? Pas dans ce dossier, qui vaudra peut-être à son administration d’être poursuivie.

« Votre plan est désastreux et contre-productif », a écrit jeudi dernier le procureur général de Caroline du Sud, Alan Wilson, dans une lettre au président contresignée par ses homologues de deux douzaines d’États républicains et menaçant le président d’une poursuite s’il ne change pas d’approche.

Joe Biden ne devrait pas bouger. Sur ce point, il croit non seulement avoir la loi de son côté, mais également une majorité de l’électorat, ce que confirment les sondages.

Deux chantiers majeurs

Mais c’est peut-être au Congrès américain que la présidence de Joe Biden connaîtra son moment de vérité au cours des prochaines semaines. Majoritaires au Sénat et à la Chambre des représentants, les démocrates devront décider du sort des deux plus grands chantiers à Washington depuis des décennies.

L’un découle d’un projet de loi bipartisan déjà adopté au Sénat. Il prévoit des investissements de 1200 milliards de dollars dans les infrastructures traditionnelles – ponts, routes, ports, aéroports, etc.

L’autre consiste en un plan de 3500 milliards de dollars pour élargir le filet de sécurité sociale et combattre les dérèglements climatiques. On y trouve plusieurs des priorités de l’aile progressiste du Parti démocrate en matière de santé, d’éducation, d’aide aux familles et d’environnement, entre autres. Rien d’aussi ambitieux n’a été accompli par le gouvernement américain en près de 60 ans.

Mais la question est de savoir ce qui restera de ce plan après les négociations en cours entre les diverses factions démocrates au Sénat et à la Chambre. Les plus modérés ou conservateurs, dont les sénateurs Joe Manchin (Virginie-Occidentale) et Kyrsten Sinema (Arizona), trouvent le coût du plan beaucoup trop élevé. D’autres s’opposent à certaines mesures ou hausses d’impôts prévues pour financer les nouveaux programmes.

PHOTO EVELYN HOCKSTEIN, ARCHIVES REUTERS

Joe Manchin, sénateur démocrate de Virginie-Occidentale

De nombreux représentants progressistes menacent de leur côté de torpiller le projet de loi bipartisan sur les infrastructures traditionnelles si le plan de 3500 milliards est réduit à 1500 milliards de dollars ou moins, comme le demande le sénateur Manchin.

Un échec sur les deux projets n’est pas impossible. Il serait catastrophique pour Joe Biden et les démocrates, qui se présenteraient affaiblis et divisés face à l’électorat en 2022 et en 2024.

Le 46e président jouera donc gros, très gros, au cours des prochaines semaines. D’autant plus qu’il devra négocier en même temps avec les républicains du Sénat le relèvement du plafond de la dette pour éviter un défaut de paiement.

Rien de cela ne sera ennuyeux ou reposant pour les médias.