Des hôpitaux américains se voient contraints par les tribunaux d’administrer de l’ivermectine à des patients souffrant de la COVID-19 même si les autorités sanitaires du pays répètent qu’une telle utilisation est contre-indiquée et potentiellement dangereuse.

Marc Thibodeau
Marc Thibodeau La Presse

Des familles inquiètes de la détérioration de l’état de santé d’un proche touché par la maladie ont plaidé avec succès au cours des derniers mois que le produit, normalement utilisé chez l’humain et l’animal comme agent antiparasitaire, représentait leur dernière chance de survie.

Une résidante du Connecticut, Julie Smith, a notamment obtenu un jugement en ce sens il y a 10 jours. Elle a fait valoir que les voies de traitement traditionnelles pour son mari de 51 ans atteint de la COVID-19 étaient épuisées et que l’ivermectine était la seule option qui restait. Le magistrat n’a pas explicité les motifs de sa décision par écrit.

L’avocat de Mme Smith, Jonathan Davidson, a indiqué par courriel à La Presse que l’hôpital n’avait pas fait appel et que l’administration de l’ivermectine avait commencé comme prévu. Il a refusé de donner des indications sur l’état de santé de M. Smith.

Mme Smith a expliqué dans une déclaration sous serment qu’elle s’était inspirée d’une autre cause remportée en mai à Chicago. La fille d’une femme de 68 ans, Nurije Fype, dont l’état se détériorait, a saisi avec succès un tribunal de l’Illinois avec l’aide d’un groupe de médecins faisant la promotion de l’utilisation de l’ivermectine contre la COVID-19.

Le juge a ordonné que la direction de l’établissement où était hospitalisée Mme Fype « s’enlève du chemin » pour qu’un médecin de l’extérieur puisse administrer le produit après que plusieurs médecins de l’hôpital en question eurent refusé de le faire.

Desareta Fype, qui n’a pas donné suite à nos demandes d’entrevue, a indiqué par la suite sur son compte Twitter que sa mère était sortie de l’hôpital début juillet. Dans un message en ligne, elle a attribué sa remise sur pied à l’ivermectine.

Utilisation potentiellement dangereuse

Ces décisions judiciaires viennent compliquer la tâche des autorités fédérales américaines, qui tentent de décourager le recours au produit dans le cadre de la pandémie. Elles s’opposent à des ténors médiatiques conservateurs qui en recommandent l’usage, souvent en minimisant l’importance de la vaccination.

La Food and Drug Administration a notamment prévenu qu’une telle utilisation n’était pas approuvée et pouvait être dangereuse. L’organisation dit avoir été avisée de nombreux cas d’empoisonnement chez des malades qui avaient ingéré des doses prévues pour les chevaux.

Merck, qui produit l’ivermectine, a indiqué récemment qu’il n’existait pour l’heure aucune « preuve significative » suggérant que le médicament pouvait servir à prévenir ou à traiter la COVID-19.

Cécile Tremblay, microbiologiste infectiologue au Centre hospitalier de l’Université de Montréal, note que l’intérêt pour le produit a été exacerbé l’année dernière par une étude montrant qu’il pouvait diminuer grandement la mortalité chez les personnes atteintes.

L’article à ce sujet, dit-elle, a été rendu disponible avant d’avoir été validé et a largement circulé jusqu’à ce que d’importantes irrégularités soient mises au jour et conduisent à son retrait.

Les études subséquentes n’ont pas donné à ce jour de résultats déterminants, dit la chercheuse, qui ne s’étonne pas de l’emballement observé.

« Ce n’est pas surprenant avec toute la désinformation qui circule sur les réseaux sociaux », relève la Dre Tremblay, qui dresse un parallèle avec l’hydroxychloroquine, un autre produit brandi un temps comme un médicament prometteur pour lutter contre la COVID-19.

Ventes étroitement contrôlées

L’idée que l’ivermectine puisse servir à lutter contre la pandémie a aussi trouvé des échos au Canada, ce qui a conduit Santé Canada à rappeler cette semaine qu’il n’existe pas de « données probantes » montrant que son utilisation dans un tel contexte est « sûre et efficace ».

Radio-Canada a rapporté il y a quelques jours que des magasins d’aliments pour animaux en Alberta avaient reçu nombre d’appels de personnes voulant acheter le produit à des fins médicales.

Le DGaston Rioux, président de l’Ordre des vétérinaires du Québec, a indiqué qu’il était peu probable que le problème survienne ici puisque les ventes sont étroitement contrôlées dans la province et requièrent une ordonnance d’un vétérinaire ayant posé un diagnostic concernant un animal donné.

CDMV, le plus important grossiste dans le domaine, indique qu’aucune fluctuation anormale de la demande pour l’ivermectine n’a été observée récemment.

La Régie de l’assurance maladie du Québec n’a pu préciser jeudi si les ordonnances pour l’usage humain autorisé du produit avaient augmenté.

La Dre Cécile Tremblay estime qu’il est difficile par ailleurs d’imaginer dans la province une répétition du scénario judiciaire observé aux États-Unis de tribunaux ordonnant l’administration d’un médicament pour une utilisation non reconnue.

« Je ne pense pas que ce soit déjà arrivé ici […]. Si on m’ordonnait de faire ça, je refuserais », dit-elle.

Une porte-parole du Collège des médecins, Leslie Labranche, a indiqué jeudi que l’organisation ne pouvait préciser si une situation de ce type s’était effectivement déjà produite devant les tribunaux civils.

Elle a rappelé du même coup que les médecins étaient tenus déontologiquement de « prodiguer des soins basés sur la science ».