(New York) Ils avaient pour nom Dennis Strikes First, Rose Long Face, Kills Seven Horses et Dora Her Pipe, entre autres.

Richard Hétu
Richard Hétu Collaboration spéciale

Il y a plus de 140 ans, ces enfants de la réserve sioux de Rosebud, dans le Dakota du Sud, ont été arrachés à leur famille et forcés à fréquenter l’École industrielle indienne de Carlisle, en Pennsylvanie.

Dès le premier jour, les responsables de ce pensionnat ont entrepris de les assimiler à la société blanche, comme le souhaitait le fondateur de l’établissement, le général Richard Henry Pratt, à qui l’on doit cette idée qui allait faire école aux États-Unis : « Tuer l’Indien, sauver l’homme. »

Ils ont coupé les nattes des enfants, remplacé leurs habits traditionnels par des uniformes de style militaire et leur ont interdit de parler leur langue, le lakota, qui était également le nom véritable de leur tribu.

C’était il y a plus de 140 ans…

Vendredi dernier, neuf de ces enfants sont retournés auprès des leurs. Trois jours auparavant, leurs restes avaient quitté Carlisle dans de petits cercueils de bois. Après être passés du Nebraska au Dakota du Sud, ils avaient été escortés vers leur terre natale par une caravane composée de nombreux membres des réserves sioux de la région et s’étendant sur plusieurs kilomètres.

Et ils ont été enterrés samedi pour la dernière fois après une ultime cérémonie qui a tiré des larmes à de nombreux participants.

Ces dernières journées ont été épuisantes sur le plan émotionnel et en même temps festives. C’est difficile à exprimer, car l’époque des pensionnats a eu un effet sur notre langue, nos coutumes, notre mode de vie, que l’on ressent encore aujourd’hui.

Ben Rhodd, archéologue autochtone

« L’époque [des pensionnats] a été d’autant plus traumatisante qu’elle a brisé des familles », a dit à La Presse l’archéologue, qui a participé à chaque étape du transfert des restes des enfants.

Après une pause, l’homme de 68 ans a ajouté, en faisant allusion aux Premières Nations du Canada : « Nous sommes engagés dans le même combat : retrouver nos jeunes ancêtres. »

Vaste enquête

Deb Haaland, première secrétaire de l’Intérieur autochtone, a exprimé la même opinion mercredi dernier.

« Nous voulons que nos enfants rentrent à la maison, peu importe le temps que cela prendra », a-t-elle déclaré lors d’une cérémonie qui a précédé le départ des cercueils contenant les restes des enfants de la réserve sioux de Rosebud morts à Carlisle.

PHOTO JIM WATSON, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Deb Haaland, secrétaire de l’Intérieur et première Autochtone à occuper ce poste

Pour y parvenir, l’ancienne représentante démocrate du Nouveau-Mexique et membre des Laguna Pueblo a lancé en juin dernier une vaste enquête sur les pensionnats qui pratiquaient la politique d’assimilation. Entre 1869 et les années 1960, des dizaines de milliers d’enfants autochtones ont été arrachés à leur famille et placés dans plus de 350 établissements gérés par le gouvernement fédéral et diverses églises chrétiennes.

Jusqu’à ce jour, aucun site de fosse commune ou de tombes anonymes n’a été découvert aux États-Unis. Mais la secrétaire de l’Intérieur a ordonné à son personnel de préparer d’ici le 1er avril 2022 un rapport recueillant tous les documents historiques portant sur les pensionnats autochtones des États-Unis, et plus particulièrement ceux qui concernent de potentiels lieux de sépulture.

Si des corps sont retrouvés, des efforts d’identification et d’affiliation tribale seront aussitôt entrepris.

Je sais que ce processus sera long et difficile. Je sais qu’il sera douloureux. Il n’annulera pas le déchirement et la perte que tant d’entre nous ressentent. Mais ce n’est qu’en reconnaissant le passé que nous pouvons travailler à un avenir que nous sommes tous fiers d’embrasser.

Deb Haaland, secrétaire de l’Intérieur autochtone

Deb Haaland a annoncé cette initiative après la découverte de 215 tombes anonymes par la Première Nation canadienne Tk’emlúps te Secwépemc au pensionnat autochtone de Kamloops.

Il s’agit d’une histoire qui touche la secrétaire de l’Intérieur de façon personnelle. Dans une tribune publiée par le Washington Post, elle a révélé que son arrière-grand-père avait été placé à l’École indienne de Carlisle. Mais il n’a pas été le seul membre de sa famille à avoir fait les frais de la politique génocidaire du ministère qu’elle dirige aujourd’hui.

« Mes grands-parents maternels ont été arrachés à leur famille alors qu’ils n’avaient que 8 ans et ont été contraints de vivre loin de leurs parents, de leur culture et de leur communauté jusqu’à l’âge de 13 ans, a-t-elle écrit. Beaucoup d’enfants comme eux ne sont jamais retournés chez eux. Les efforts du gouvernement pour éradiquer notre culture et nous faire disparaître en tant que peuple doivent être mis au grand jour et doivent être reconnus. »

Alliée au gouvernement

L’archéologue autochtone Ben Rhodd se réjouit de voir une telle femme à la tête du département de l’Intérieur.

« Nous avons une défenseure maintenant au sein du gouvernement fédéral. Non seulement elle est d’origine autochtone, mais aussi elle a un lien personnel avec le drame des pensionnats », a-t-il déclaré.

Pour autant, Ben Rhodd ne se leurre pas sur la nature complexe et ardue du combat dans lequel Deb Haaland et ses alliés sont engagés. À l’entendre, la difficulté ne réside pas seulement dans le « grand désordre » des documents du Bureau des affaires indiennes sur les pensionnats autochtones. Elle tient aussi aux émotions liées à ce qu’on découvre dans les lieux de sépulture.

« J’étais très contrarié et très enragé », a déclaré Ben Rhodd en évoquant sa réaction lors de l’exhumation des restes humains des enfants de la réserve sioux de Rosebud, qui avaient été relocalisés dans un cimetière situé sur la base militaire de Carlisle.

« Lorsque les couvercles des cercueils ont été soulevés, j’ai pu voir que les os avaient été jetés de façon désordonnée, sans aucune décence, sans aucune dignité. Je peux même vous dire que l’un des cercueils contenait un os d’animal, la patte d’une vache. Cela m’a mis en colère. »

Sentiment qui cohabite néanmoins en lui avec l’espoir.

« Nos morts retourneront dans leur terre natale, où qu’elle se trouve », a promis Ben Rhodd.