(Tampa) « Quand on était petits, on organisait des partys d’ouragan. N’est-ce pas, D ? »

Guillaume Lefrançois
Guillaume Lefrançois La Presse

« Oui, ils en font encore ! Tout le monde se réunit dans une maison et fait la fête. »

Ceux qui nous parlent, ce sont Carlos et Dennis, deux amis qui habitent Tampa, venus chercher des sacs de sable au parc MacFarlane, au nord-ouest du centre-ville. Ils semblent bien amusés de raconter à un Québécois qui n’a connu que des tempêtes de neige et de pluie verglaçante comment les Floridiens vivent un ouragan.

« Il y a quelques années, on avait tout placardé la maison. On avait plein de nourriture et de vin. On a tout mangé dès le premier jour ! se remémore Carlos. Parce que ça se déplace très lentement, ces tempêtes ! Mes parents étaient soûls. On a eu du plaisir ! »

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Carlos (à droite) et Dennis, venus chercher mardi des sacs de sable au parc MacFarlane, au nord-ouest du centre-ville de Tampa

Ces « fêtes » d’ouragan semblent en effet être un des mystères de la culture du sud des États-Unis. Une recherche rapide nous permet de trouver bon nombre d’articles avec des conseils pour une soirée d’ouragan réussie. « Cinq éléments essentiels », annonce un texte de 2015.

Mais nos deux amis ne sont pas ici pour cela. Carlos vient récolter les 10 sacs de sable auxquels il a droit pour protéger l’église True Jesus, dont il est membre. « C’est pour l’immeuble en soi. On est seulement neuf pieds au-dessus de l’eau, explique le travailleur de la construction. L’entrée est souvent inondée. Ça a empiré avec les années. Je crois que c’est en raison des changements climatiques. »

Dennis ramasse des sacs pour sa maison et pour ses voisins âgés. Moi, je le fais pour mon église et j’aide du monde à transporter les sacs ici. Hier, j’ai aidé une madame aussi. C’est plus fort que moi !

Carlos, résidant de Tampa

« Dennis et moi, on était dans la rue auparavant. Et puis on a trouvé Dieu », poursuit Carlos.

Avec son physique de culturiste, Dennis est fait sur mesure pour donner un coup de pouce aux personnes moins en forme venues faire des provisions. « Vous n’aurez pas besoin d’aller au gym aujourd’hui, au moins ! », lui lance-t-on en badinant.

— Non, je vais y aller quand même. Je force, mais ce n’est pas du cardio !

Les autorités aux aguets

Dès vendredi, les reportages au sujet de la tempête tropicale Elsa monopolisaient les bulletins d’information. L’un d’eux présentait notamment la situation des magasins de rénovation, pris d’assaut.

PHOTO GUILLAUME LEFRANÇOIS, LA PRESSE

Remplissage de sacs de sable au parc MacFarlane, mardi

Pourtant, dans les rues, rien ne laisse croire que c’est la panique. Pas de vitres placardées en vue. Une observation confirmée par Miko, qui nous conduit jusqu’au parc MacFarlane mardi matin.

« Je n’ai pas vu de commerces placardés. Mais ça n’a pas empêché les gens de vider le Walmart. Hier, les gens magasinaient comme si c’était la fin du monde ! », assure-t-elle.

PHOTO JOHN PENDYGRAFT, ASSOCIATED PRESS

Melissa Loven (à gauche), propriétaire d’un magasin à Tampa, et Crea Egan ont empilé mardi des sacs de sable devant l’établissement, en prévision du passage de l’ouragan Elsa.

C’est que, d’un côté, on ne sait pas exactement à quelle force frappera la tempête. Au moment d’écrire ces lignes, la tempête tropicale venait tout juste de passer au statut d’ouragan, en raison de la puissance des vents. Il est prévu que ce soit encore un ouragan au moment où il touchera la terre ferme, mercredi matin.

Les autorités jouent de prudence. L’aéroport international de Tampa a été fermé mardi à 17 h ; sa réouverture est prévue mercredi à 10 h, mais la situation peut évoluer. Lundi, puis mardi, des alertes ont été envoyées sur les téléphones intelligents.

Le cinquième match de la finale de la Coupe Stanley entre le Canadien et le Lightning est toujours prévu pour mercredi à 20 h, et la mairesse de Tampa, Jane Castor, a dit avoir bon espoir que le match soit disputé à l’heure annoncée. Les Rays de Tampa Bay, par contre, ont remis à mercredi midi leur duel contre les Indians de Cleveland, prévu mardi soir. Ils jouent sous un dôme dans la ville voisine de St. Petersburg, mais la tenue d’un match aurait contredit le message véhiculé par Mme Castor, en conférence de presse mardi après-midi.

PHOTO DIRK SHADD, ASSOCIATED PRESS

Distribution de sacs de sable à St. Petersburg, mardi

« Restez à la maison ce soir. Vous n’avez pas besoin de sortir ? Restez chez vous. Ne roulez pas dans une flaque d’eau dont vous ne voyez pas le fond. En fait, ne roulez pas dans l’eau, car vous ne savez pas ce qui se cache en dessous », a déclaré la mairesse, devant une demi-douzaine de journalistes.

Une ville épargnée

Les citoyens rencontrés à la distribution des sacs de sable semblaient toutefois bien renseignés quant au fait que leur région est généralement épargnée par de telles tempêtes. En fait, plusieurs estiment que les inondations sont le principal risque, d’où l’engouement pour les sacs.

Ann Flynn transporte tant bien que mal ses poches, un exercice qu’elle trouve difficile à 82 ans. « Je suis née en Géorgie, mais j’habite ici depuis que j’ai 3 ans. Tampa a été choyé. On a beaucoup de pluie, mais rien vraiment qui détruit les édifices. Parfois, le vent cause un peu de dommages. »

Je ramasse des sacs pour mon rez-de-chaussée, et ça devrait suffire. J’ai seulement deux portes, donc je mets les sacs là. C’est là qu’il y a le plus de risques que l’eau s’infiltre.

Ann Flynn, résidante de Tampa

En fait, le véritable traumatisme qu’a vécu Tampa est survenu le 25 octobre 1921 quand un ouragan aujourd’hui estimé de catégorie 3 avait balayé la ville, causant la destruction de nombreux quais et des dommages alors estimés à 5 millions de dollars.

Pourquoi la ville de Tampa est-elle donc épargnée depuis ?

« Il y a plusieurs théories ici, mais il n’y a rien de concluant. Certains disent que c’est un mélange de science et de chance, répond Jane Castor. En 2004, Charley (catégorie 4) devait frapper directement Tampa, avec une onde de tempête très haute. On craignait que le centre-ville soit submergé. Et à la dernière minute, ça a tourné vers l’est.

« Il y a un côté imprévisible à ces tempêtes. Mais cette tempête-ci a été très prévisible jusqu’ici. En général, ça bouge beaucoup à l’intérieur d’un corridor d’incertitude, mais pas cette fois. »

En 2011, un document soulignant le 90e anniversaire de l’ouragan de 1921 prévenait toutefois que Charley et Wilma (2005, catégorie 3) avaient « exposé la vulnérabilité de la côte ouest de la Floride ».

Consultez le document (en anglais)

« Sans aucun doute, un autre gros ouragan frappera la région de Tampa Bay dans un avenir rapproché », concluait le document.

Il semble toutefois, si les prévisions étaient justes, que ce gros ouragan ne sera pas Elsa.