(New York) Joe Biden peut continuer de dormir, de prier et, surtout, de communier en paix. Car le jour où les évêques catholiques américains le priveront de l’eucharistie n’est pas venu. Et il ne viendra probablement jamais.

Richard Hétu
Richard Hétu Collaboration spéciale

« C’est surtout du théâtre », a déclaré à La Presse David Gibson, directeur du Centre sur la religion et la culture de l’université jésuite Fordham, à New York. « Le Vatican les avait avertis poliment mais fermement de ne pas adopter cette approche. Ils l’ont fait quand même. Et le Vatican ne l’acceptera pas. »

« Tout cela n’est que du théâtre », a-t-il répété.

David Gibson parlait du vote tenu vendredi dernier par la Conférence des évêques catholiques américains (USCCB) en faveur de la rédaction d’un texte sur la signification de la communion, sacrement central du catholicisme. Adoptée par une large majorité (168 voix pour, 55 contre), cette proposition pourrait en théorie mener à priver d’hostie les politiciens catholiques favorables au droit à l’avortement.

Et Joe Biden, deuxième catholique à occuper la Maison-Blanche depuis John Kennedy, est celui qui a été le plus souvent mentionné au cours du débat de deux heures qui a précédé le vote. L’évêque Donald Hying de Madison, au Wisconsin, a dit s’entretenir presque chaque jour avec des catholiques « qui sont déconcertés par le fait [d’avoir] un président qui professe un catholicisme fervent et qui pourtant défend le programme pro-avortement le plus radical de notre histoire ».

PHOTO DE LA CONFÉRENCE DES ÉVÊQUES CATHOLIQUES AMÉRICAINS, FOURNIE PAR ASSOCIATED PRESS

L’archevêque Salvatore Cordileone alors qu’il participe à une assemblée virtuelle de la Conférence des évêques catholiques américains, mercredi dernier

« Notre crédibilité est en jeu », a renchéri l’archevêque Salvatore Cordileone, de San Francisco, diocèse où vit Nancy Pelosi, politicienne catholique la plus puissante des États-Unis.

Une « guerre culturelle »

En pratique, cependant, un texte destiné à priver les politiciens catholiques « pro-choix » de la communion n’a virtuellement aucune chance d’être adopté. Selon un document de 1998 rédigé sous le pape Jean Paul II, toute déclaration doctrinale d’une conférence épiscopale doit recevoir soit le soutien unanime de tous les évêques du pays, soit un soutien des deux tiers, ainsi que l’approbation du Vatican.

Ni l’un ni l’autre des scénarios ne semble possible. En mai dernier, le Vatican avait d’ailleurs prévenu les évêques américains dans une lettre de ne pas compter sur son appui. Au nom du pape François, le cardinal Luis Ladaria, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, avait mis en garde les évêques américains contre une démarche pouvant « devenir une source de discorde plutôt que d’unité au sein de l’épiscopat et de l’Église au sens large aux États-Unis ».

Pourquoi l’USCCB a-t-elle choisi d’ignorer l’avertissement du Vatican ? David Gibson voit dans son choix le reflet de la « guerre culturelle » menée au sein de l’Église catholique par les évêques conservateurs, qui sont encore majoritaires et dominants au sein de l’organisation américaine.

« Il s’agit plus de leur opposition au pape François que de Joe Biden, de l’avortement ou de l’eucharistie », dit-il. « Il s’agit en fait de leur préoccupation à l’égard du pape François et de la voie qu’il a tracée pour son Église catholique. Et c’est une affaire très américaine.

« Le Vatican et le reste de l’Église regardent les États-Unis et se disent : “Que diable se passe-t-il ?” » C’est un peu la façon dont le monde regardait les États-Unis quand Trump était président. »

Une « arme » politique

L’ironie veut que les évêques américains les plus conservateurs se soient bien accommodés de la présence à la Maison-Blanche de Donald Trump. Malgré des mœurs douteuses, le 45e président a dénoncé l’avortement et nommé des juges conservateurs à la Cour suprême susceptibles d’invalider l’arrêt le légalisant.

Ces mêmes évêques sont aujourd’hui soupçonnés par des progressistes et démocrates de vouloir mobiliser les électeurs républicains en vue des élections de 2022 et 2024 en lançant ce débat qui mêle la communion et l’avortement.

L’évêque Robert McElroy, de San Diego, a lui-même semblé exprimer cette crainte lors du débat qui a précédé le vote de vendredi dernier.

« L’eucharistie deviendra inévitablement une arme dans la tourmente partisane vicieuse qui ronge notre nation », a-t-il déclaré en s’opposant à la rédaction d’une déclaration épiscopale sur le sujet.

PHOTO DE LA CONFÉRENCE DES ÉVÊQUES CATHOLIQUES AMÉRICAINS, FOURNIE PAR ASSOCIATED PRESS

L’évêque Robert McElroy alors qu’il participe à une assemblée virtuelle de la Conférence des évêques catholiques américains, jeudi dernier

En attendant, Joe Biden ne semble pas trop craindre de se voir priver de la communion parce qu’il reconnaît le droit à l’avortement, à l’instar de 56 % des catholiques américains, selon un sondage mené en 2019 par le Pew Research Center.

« C’est une affaire privée et je ne pense pas que cela va arriver », a-t-il dit vendredi dernier.

Et pour cause : le cardinal de Washington, Wilton Gregory, a déjà indiqué qu’il n’était aucunement question de priver de la communion le catholique pratiquant qui occupe la Maison-Blanche.