L’administration du président Joe Biden, qui ne souhaitait pas faire du conflit israélo-palestinien un de ses dossiers prioritaires, est forcée de revoir ses plans en raison de la flambée de violence en cours et doit composer dans le processus avec des critiques contradictoires émanant aux États-Unis du camp démocrate et de ténors républicains.

Marc Thibodeau
Marc Thibodeau La Presse

Plusieurs députés associés à l’aile progressiste du parti du dirigeant américain sont intervenus publiquement depuis le début des hostilités pour le presser de durcir son approche envers le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou.

La représentante démocrate Alexandria Ocasio-Cortez a notamment demandé que M. Biden reconnaisse le « déséquilibre de pouvoir » au cœur du conflit en cours pour se porter résolument à la défense de la population palestinienne.

« Le président et d’autres membres de l’administration ont déclaré qu’Israël avait le droit de se défendre… Mais les Palestiniens ont-ils le droit de survivre ? », a déclaré la politicienne en réaction aux frappes aériennes israéliennes visant la bande de Gaza, qui ont fait plus de 200 morts et 1300 blessés en une semaine.

PHOTO JOSE LUIS MAGANA, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

La représentante démocrate Alexandria Ocasio-Cortez

Mme Ocasio-Cortez avait précédemment signé, avec une vingtaine d’autres élus démocrates, une lettre pressant Washington d’intervenir pour faire cesser les évictions forcées à Jérusalem-Est, l’un des enjeux ayant contribué à l’embrasement actuel.

Tout en insistant sur le fait qu’il fallait que cessent les tueries de part et d’autre, le sénateur du Vermont Bernie Sanders a aussi incité l’administration Biden à accroître la pression sur Israël en revoyant notamment l’aide militaire de plusieurs milliards de dollars accordée au pays. « Les États-Unis n’ont pas le droit de soutenir les violations des droits de la personne », a-t-il souligné.

Accusations de complaisance des républicains

Du côté républicain, plusieurs anciens ténors de l’administration de l’ex-président Donald Trump ont aussi haussé la voix pour accuser plutôt son successeur d’être trop complaisant envers le camp palestinien.

L’ex-ambassadrice des États-Unis aux Nations unies Nikki Haley a déclaré que Joe Biden avait affaibli la relation des États-Unis avec Israël en rétablissant une partie du soutien financier pour la population palestinienne précédemment supprimé et que le Hamas cherchait maintenant « à tester » les limites du nouveau président en « faisant pleuvoir » des missiles sur les civils israéliens.

L’ex-secrétaire d’État Mike Pompeo s’est aussi montré critique. « Une politique étrangère déficiente encourage les terroristes à agir et rend le monde moins sécuritaire », a-t-il précisé en réitérant son soutien « inconditionnel » à Israël, « un allié et un ami ».

L’administration Biden, qui dit multiplier les interventions diplomatiques pour faire cesser les violences, a souligné à plusieurs reprises que l’État israélien avait « le droit de se défendre » face aux attaques du Hamas, qui a tiré plus de 3000 missiles vers son territoire depuis une semaine, faisant 10 morts et près de 300 blessés.

Ses représentants soulignent parallèlement, sans critiquer explicitement le gouvernement Nétanyahou pour les civils tués par les bombardements à Gaza, que Palestiniens et Israéliens ont le droit de vivre en toute sécurité.

Joe Biden a plaidé en ce sens la semaine dernière après avoir parlé de vive voix avec le premier ministre israélien. Il a dit espérer à cette occasion que les affrontements se terminent « plus tôt que tard », mais le conflit a continué depuis à s’envenimer.

PHOTO LEAH MILLIS, REUTERS

Le président Joe Biden à la Maison-Blanche, lundi

À l’issue d’un nouvel entretien avec M. Nétanyahou lundi, la Maison-Blanche a fait savoir que le président s’était dit favorable à un cessez-le-feu sans en faire une exigence.

Une posture « pro-israélienne »

Thomas Juneau, spécialiste du Proche-Orient rattaché à l’Université d’Ottawa, note que le chef d’État américain a adopté depuis son entrée en fonction officielle une posture « pro-israélienne » rappelant celle de prédécesseurs démocrates comme Barack Obama, dont il était le vice-président, et Bill Clinton, sans aller jusqu’à donner « carte blanche » au gouvernement israélien comme l’avait fait Donald Trump.

« Les gens ont tendance à exagérer l’impact potentiel des changements politiques aux États-Unis sur la situation au Proche-Orient », relève le chercheur, qui s’attend à ce que la flambée de violence actuelle se résorbe dans les prochaines semaines, quoi que fasse Washington.

« Les États-Unis peuvent faire en sorte que ce dénouement arrive plus ou moins vite », résume M. Juneau en relevant que ni le Hamas ni Israël ne veut d’un conflit qui s’éternise trop longuement.

Le gouvernement israélien, relève-t-il, veut réduire les capacités militaires du Hamas à un niveau gérable en minimisant les coûts pour sa population, alors que l’organisation islamique veut se faire valoir comme défenseur des Palestiniens et attirer l’attention de la communauté internationale sur leur situation sans avoir à subir des pertes trop conséquentes.

Des racines profondes

Hesham Youssef, diplomate de carrière d’origine égyptienne qui est aujourd’hui rattaché à l’Institut des États-Unis pour la paix, à Washington, espère que l’administration américaine ne se détournera pas du dossier une fois que la désescalade se concrétisera.

Les affrontements en cours, dit-il, rappellent d’autres flambées de violence survenues au cours des 20 dernières années et découlent du fait que les racines du conflit israélo-palestinien demeurent irrésolues.

En l’absence d’initiatives concrètes pour encourager une paix durable, les frustrations vont continuer de monter et favoriser de nouveaux dérapages, relève M. Youssef, qui reproche à Donald Trump d’avoir galvanisé l’administration de Benyamin Nétanyahou en lui fournissant un soutien indéfectible durant son mandat.

Joe Biden, comme Barack Obama, aimerait se désengager du conflit, mais l’approche est périlleuse, souligne l’ex-diplomate.

« Quitter le Proche-Orient est plus facile à dire qu’à faire. La région tend à attirer l’attention des États-Unis et de la communauté internationale, et ça survient souvent par la violence », relève M. Youssef.

Qu’ont fait les anciens présidents ?

Mai 2018

Donald Trump s’est porté à la défense d’Israël après que des dizaines de manifestants palestiniens protestant contre l’ouverture de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem ont été tués dans la bande de Gaza. Une porte-parole de la Maison-Blanche a déclaré au nom du chef d’État américain que « la responsabilité pour ces morts tragiques était entièrement imputable au Hamas », qui avait « volontairement et cyniquement » provoqué une réponse de l’armée israélienne.

Novembre 2012

Plus d’une centaine de civils palestiniens ont été tués à la suite d’une offensive militaire ciblant la bande de Gaza. Barack Obama avait alors souligné que l’intervention était justifiée pour faire cesser les tirs de missiles du Hamas contre la population israélienne. « Aucun pays sur Terre ne permettrait que des missiles provenant de l’extérieur de ses frontières pleuvent sur sa population », a-t-il noté.

Décembre 2008 - janvier 2009

Disant agir en réaction à des tirs de missiles, l’armée israélienne a lancé fin décembre une offensive militaire longue de trois semaines qui a coûté la vie à plus d’un millier de Palestiniens. George W. Bush, alors en fin de mandat, a blâmé le Hamas pour la violence en décrivant l’organisation comme « un groupe terroriste palestinien soutenu par l’Iran et la Syrie qui appelle à la destruction d’Israël ».