(New York) Filmée le 3 mars 1991 du haut d’un balcon, la vidéo de 81 secondes avait révulsé les États-Unis et une bonne partie du monde. Elle montrait quatre policiers blancs de Los Angeles en train de tabasser un automobiliste noir arrêté pour excès de vitesse et refus d’obtempérer. Après deux décharges de pistolet électrique, les policiers allaient infliger à Rodney King 56 coups de bâton et six coups de pied, alors que l’homme était étendu sur le sol ou tentait de se relever. Tout ça sous le regard d’une vingtaine de policiers impassibles.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Accusés d’usage excessif de la force, les quatre officiers, devenus les symboles de la brutalité policière aux États-Unis, ont été acquittés vers 15 h, le 29 avril 1992, à l’étonnement général. Des émeutes allaient éclater deux heures plus tard à Los Angeles et faire rage pendant six jours. Le bilan du soulèvement devait inclure 54 morts, plus de 2000 blessés et environ 1 milliard de dollars de biens détruits.

Vingt-neuf ans plus tard, l’ombre de Rodney King plane sur le procès de Derek Chauvin, ancien policier de Minneapolis accusé d’avoir tué George Floyd, le 25 mai 2020. Elle rappelle qu’une vidéo, aussi révoltante soit-elle, ne mène pas toujours à un verdict de culpabilité. Et elle force à reconnaître que la présentation de la poursuite, aussi impressionnante soit-elle, est toujours suivie par celle de la défense.

Or, au cours de la troisième semaine du procès de Derek Chauvin, ce sera justement au tour de son avocat, Eric Nelson, de commencer à appeler ses propres témoins à la barre. Pour plusieurs raisons, sa tâche ne sera pas facile. Mais il a sûrement tiré des leçons importantes du procès qui a mené à l’acquittement des policiers impliqués dans le passage à tabac de Rodney King.

Témoignages d’apparence accablante

C’est moins une leçon qu’un constat : à certains égards, Eric Nelson n’a pas joui de la même chance que les avocats des policiers de Los Angeles. Il a demandé un délai du procès et un changement de lieu après l’annonce par la Ville de Minneapolis de l’octroi d’une somme record de 27 millions de dollars de dommages-intérêts à la famille de George Floyd, le 13 mars dernier. Le juge a refusé.

Résultat : le jury au procès de Derek Chauvin, issu du comté de Hennepin, dont Minneapolis est le siège, comprend quatre Noirs et deux personnes qui se définissent comme multiraciales.

À l’opposé, les avocats des policiers de Los Angeles avaient obtenu que le procès de leurs clients soit relocalisé à Simi Valley, siège du comté de Ventura, beaucoup plus conservateur et monochrome que le comté de Los Angeles. Ils avaient fait valoir que la publicité entourant l’arrestation de Rodney King rendait impossible la quête d’un jury impartial dans cette juridiction.

Résultat : le jury au procès des policiers de Los Angeles était composé de dix Blancs, d’un Asiatique et d’un Latino.

PHOTO FOURNIE PAR LE PALAIS DE JUSTICE DU COMTÉ DE HENNEPIN, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Medaria Arradondo, le chef de police de Minneapolis, lors de son témoignage au procès de Derek Chauvin

Face à un jury plus représentatif, Eric Nelson aura pour objectif premier d’atténuer ou de neutraliser l’effet de plusieurs témoignages d’apparence accablante. Le chef de police de Minneapolis, Medaria Arradondo, par exemple, a créé une forte impression lundi dernier en affirmant que la force employée par Derek Chauvin lors de l’arrestation de George Floyd ne correspondait ni aux règles, ni aux enseignements, ni aux valeurs de son service.

Il en va de même pour Martin Tobin. Le pneumologue réputé a réfuté la théorie de la défense selon laquelle George Floyd est mort à cause d’une combinaison de plusieurs facteurs, dont les drogues qu’il avait consommées – on a retrouvé du fentanyl et de la métamphétamine dans son système –, son hypertension, le piètre état de son cœur et une montée d’adrénaline.

Le doute raisonnable

Selon le DTobin, même une personne en bonne santé n’aurait pas survécu à ce que Derek Chauvin a fait subir à George Floyd pendant plus de neuf minutes, soit la pression constante d’un genou dans le cou et d’un autre dans le dos alors que l’homme était menotté derrière le dos et à plat ventre.

Eric Nelson fera évidemment appel à des policiers et des experts qui devraient contredire les témoins de la poursuite et introduire le doute raisonnable dont il a besoin pour convaincre au moins un des jurés – et un seul suffirait – d’acquitter son client.

Derek Chauvin doit répondre de trois chefs d’accusation : meurtre au deuxième degré, ce qui exclut la préméditation, mais implique l’intention de tuer ; homicide involontaire ; et meurtre au troisième degré, plus facile à prouver étant donné que la notion d’intention en est exclue.

Dans son plaidoyer initial, Eric Nelson a demandé aux jurés de « laisser le bon sens et la raison » les guider. Il n’est pas interdit de penser qu’il tentera plutôt de les écarter du bon sens et de la raison. C’est du moins une des stratégies qu’il pourrait emprunter aux policiers de Los Angeles.

Les avocats des prévenus étaient parvenus à neutraliser l’effet dévastateur de la vidéo de l’arrestation de Rodney King en la décomposant de mille et une façons pour défendre chaque action de leurs clients. Après le procès, les procureurs avaient reconnu que la présentation de ces clips innombrables avait fini par « désensibiliser » les jurés.

L’un des avocats de la défense s’était vanté de son côté d’avoir réussi à mettre les jurés « à la place des policiers ». « Nous les avons amenés à regarder l’affaire non pas de l’œil de la caméra, […] mais des yeux des officiers qui étaient là. »

Le défi est le même aujourd’hui pour Eric Nelson. Il se retrouvera cependant devant des jurés qui ne sont sans doute pas indifférents aux conséquences possibles d’un verdict d’acquittement.