(New York) Après avoir été les plus durement frappés par la pandémie de coronavirus aux États-Unis, les Noirs et les Hispaniques de New York accusent aujourd’hui un retard important sur les Blancs sur le plan de la vaccination.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Flaques de neige fondante au coin des rues. Congères imposantes le long des trottoirs. Places de stationnement quasi inexistantes. Au surlendemain d’une tempête d’hiver majeure à New York, les obstacles ne manquaient pas autour du manège militaire de Fort Washington, transformé depuis la mi-janvier en centre de vaccination contre la COVID-19.

Mais, à entendre Iris Lopez, ces obstacles ne faisaient que s’ajouter à ceux qu’elle avait déjà dû franchir pour s’inscrire et obtenir un rendez-vous au centre situé à Washington Heights, dans le nord de Manhattan.

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Iris Lopez

« Ça m’a pris quatre jours pour décrocher le gros lot », a déclaré la résidante de ce quartier dont près de 70 % de la population est d’origine hispanique. « J’ai dû appeler un numéro de téléphone et visiter au moins trois sites internet avant de tomber sur le bon. Et ce n’est que vendredi dernier que j’ai eu mon rendez-vous pour le 2 février à 7 h 15. Et il a été annulé à cause de la tempête de neige ! »

Âgée de 76 ans, l’infirmière à la retraite a décidé mercredi de tenter sa chance. Elle s’est rendue au centre de vaccination pour voir si elle pouvait quand même recevoir sa première dose d’un des vaccins administrés aux États-Unis contre la COVID-19.

« Je suis anxieuse », a-t-elle lancé en marchant d’un pas rapide vers l’entrée. « J’entends dire que des gens avec de l’argent ou de l’influence viennent dans des quartiers comme le nôtre et passent devant les autres. »

« Tout le monde panique avec les variants », a-t-elle ajouté.

Disparités raciales

Iris Lopez n’a pas tout à fait tort. Jusqu’à la fin de janvier, des résidants de la banlieue ou de quartiers de New York plus fortunés, blancs pour la plupart, ont profité de l’ouverture du grand centre de vaccination de Washington Heights pour recevoir une première injection contre la COVID-19. Ils n’ont pas eu à débourser de l’argent ou à jouer de leur influence. Mais leur facilité à naviguer l’internet a pu les aider à décrocher des rendez-vous plus rapidement que les résidants de 65 ans et plus de Washington Heights ou des autres quartiers noirs et hispaniques de New York.

Résultat : après avoir été les plus durement frappés par la pandémie de coronavirus, dont New York a été durant plusieurs semaines l’épicentre aux États-Unis, les Noirs et les Hispaniques de la ville accusent aujourd’hui un retard important sur les Blancs sur le plan de la vaccination, selon des données préliminaires dévoilées dimanche dernier.

Sur près de 300 000 New-Yorkais ayant reçu une première injection et dont l’ethnicité a été recensée, 48 % étaient blancs, 15 % hispaniques, 15 % asiatiques et 11 % noirs. Les Hispaniques et les Noirs représentent respectivement environ 29 % et 24 % de la population new-yorkaise.

Ces données ne tiennent pas compte d’environ 300 000 doses administrées à des New-Yorkais dont l’ethnicité n’a pas été recensée. Mais des disparités raciales dans la vaccination ont également été relevées à Washington, à Miami, à Philadelphie et à Chicago, entre autres.

Dans plusieurs villes américaines, en fait, des Blancs ont obtenu des rendez-vous pour se faire vacciner dans des quartiers où ils ne mettent jamais les pieds d’ordinaire.

Le système d’inscription « source de confusion »

« C’est une sérieuse injustice », a dit Malo Hutson, professeur d’urbanisme à l’Université Columbia et spécialiste d’équité en matière de santé, en parlant de la situation new-yorkaise. « C’est une injustice de voir que les gens qui ont succombé de façon disproportionnée à la COVID-19 ne sont pas ceux qui font la queue pour se faire vacciner. »

Le professeur Hutson impute cette situation en partie à un système d’inscription qui « est source de confusion pour beaucoup ».

La sensibilisation n’a pas été ce qu’elle aurait dû être. Si vous avez affaire avec les personnes les plus vulnérables, vous devez les engager dans ce processus de vaccination.

Malo Hutson, professeur d’urbanisme à l’Université Columbia

En conférence de presse, le maire de New York, Bill de Blasio, a promis de s’attaquer de façon « agressive et créative » aux « profondes disparités » mises à jour par les données préliminaires sur la vaccination. Mercredi, il a annoncé avec le gouverneur de New York, Andrew Cuomo, que le Yankee Stadium, situé dans le Bronx, sera transformé en centre de vaccination à compter de ce week-end.

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Bill de Blasio, maire de New York, en conférence de presse vendredi à l'extérieur du Yankee Stadium, transformé en centre de vaccination

Mais Malo Hutson ne comprend pas pourquoi il a fallu en arriver là. « C’est un échec du gouvernement à se préparer correctement et à être prêt à déployer le système. La responsabilité va du gouvernement fédéral au gouvernement local. Mais je ne sais pas comment la Ville de New York n’a pas pu être prête pour cela », a-t-il déclaré.

Un New-Yorkais « chanceux »

À Washington Heights, avant même la publication des données sur les disparités raciales parmi les vaccinés de New York, les administrateurs du site de vaccination ont changé les critères d’admissibilité. Depuis le 27 janvier, aucun banlieusard ne peut plus y prendre de rendez-vous, ceux-ci étant désormais réservés aux résidants de la ville.

De plus, au moins 60 % des rendez-vous doivent aller à des gens de cinq quartiers noirs et hispaniques de New York – Inwood, Washington Heights, North Harlem, Central Harlem et South Bronx.

Kenny Brown, résidant du Bronx, se considère parmi les New-Yorkais « chanceux ». Il a reçu une première injection du vaccin de Moderna après une visite de routine chez son médecin.

« Il leur restait des doses après avoir vacciné tout le personnel médical », a raconté l’homme de 68 ans à l’extérieur du centre de vaccination de Washington Heights. « Ils m’ont demandé si je voulais une injection. J’ai répondu : bien sûr. Et ils m’ont organisé un rendez-vous pour la deuxième injection que je viens de recevoir. J’ai été chanceux. Je n’ai eu à m’occuper de rien. »

Iris Lopez, dont le premier rendez-vous avait été annulé en raison de la tempête de neige, a également vanté sa chance mercredi. « Je suis extatique ! », s’est-elle écriée après avoir appris de la bouche d’un gardien de sécurité qu’elle pourrait être vaccinée le jour même. Une petite victoire dans une bataille où les plus vulnérables de New York ne pourront pas toujours compter sur la chance.