(New York) Il était un des rares Afro-Américains à diriger une grande entreprise et aussi un des plus engagés sur des problématiques sociétales comme les discriminations et inégalités raciales : Ken Frazier, 66 ans, le PDG de Merck a décidé de tirer sa révérence après plus de dix ans à la tête du laboratoire pharmaceutique.

Luc OLINGA
Agence France-Presse

M. Frazier va céder son fauteuil de directeur général le 30 juin prochain, mais va conserver momentanément sa casquette de président du conseil d’administration, a annoncé jeudi Merck qui a par ailleurs fait part d’un bénéfice net de 7,1 milliards de dollars en 2020 (-28,2 %) pour un chiffre d’affaires de 48 milliards (+2,5 %).

Il sera remplacé par Robert Davis, l’actuel directeur financier, au 1er juillet. Ce dernier fera aussi son entrée au conseil d’administration. Pour assurer une transition en douceur, Robert Davis deviendra numéro 2 de l’entreprise dès le 1er avril, date à laquelle les responsables des divisions santé, santé animale, production et recherche vont commencer à lui rendre compte directement.

Le départ de Ken Frazier, 66 ans, est inattendu. Devenu patron en janvier 2011, il a recentré Merck sur les traitements contre différents types de cancer par immunothérapie. Sa plus grande réussite est le Keytruda, qui a généré à lui seul 14,4 milliards de dollars de revenus l’an dernier, soit 30 % du chiffre d’affaires total de l’entreprise.

Le Keytruda est un traitement par immunothérapie prescrit contre les cancers du type mélanome avancé et également ceux de la gorge et des poumons. C’est le plus gros vendeur de Merck.

Absence de grands patrons noirs

Sous sa houlette, l’action Merck a doublé de valeur à Wall Street. Jeudi, elle abandonnait près de 2 %.

« Cela a été un privilège d’être PDG de Merck lors de la dernière décennie », a déclaré M. Frazier, dont le départ ne laissera plus que deux Afro-Américains à la tête de grandes entreprises du pays : Roger Ferguson, patron du groupe bancaire et de services financiers TIAA, qui doit prendre sa retraite en mars, et Roz Brewer, attendue prochainement aux commandes de la chaîne de pharmacies Walgreens Boots Alliance.

Lors de ses dernières années chez Merck, où il a effectué quasiment toute sa carrière, Ken Frazier est devenu un patron engagé, n’hésitant pas à prendre position sur des sujets de société sensibles et controversés.

Il s’était notamment distingué à l’été 2017 en démissionnant de ses fonctions de conseiller économique de Donald Trump pour protester contre les déclarations du président américain après les violences de Charlottesville.

PHOTO ALEX BRANDON, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Ken Frazier, s’est distingué à l’été 2017 en démissionnant de ses fonctions de conseiller économique de Donald Trump pour protester contre les déclarations du président américain après les violences de Charlottesville. On le voit ci-haut lors d’une réunion du conseil économique.

Ce geste spectaculaire avait provoqué une cascade de démissions d’autres patrons et au final la dissolution du dit conseil économique qui regroupait les grands noms des milieux d’affaires du pays.

Pendant les manifestations géantes contre les violences policières et les discriminations de l’été dernier, M. Frazier avait enjoint aux patrons de trouver des solutions aux inégalités raciales aux États-Unis en créant des opportunités et des emplois pour les minorités.

Il plaidait alors pour des initiatives pratiques visant à l’insertion professionnelle des minorités qui occupent le plus souvent des emplois subalternes tels que magasiniers, caissières, préposés au ménage, éboueurs, livreurs, etc.

« Lorsqu’il y a des troubles civils, les gens publient des communiqués ; ils publient des platitudes […]. Je pense que les milieux d’affaires doivent aller au-delà des communiqués », avait-il fustigé en juin dernier.

Il devait sa réussite sociale à une initiative permettant aux jeunes défavorisés d’intégrer des écoles d’élites à Philadelphie et proposait par conséquent de multiplier ce genre d’actions et d’autres pour former les Afro-Américains et les Hispaniques afin de les aider à entrer dans le monde de l’entreprise.

« Les dirigeants économiques peuvent être une force d’unité », avait-il estimé regrettant que la société américaine soit « plus divisée que jamais ».

Selon lui, le lieu de travail reste « le dernier endroit en Amérique, hormis l’armée et peut-être le sport » où les gens doivent se mélanger. « Le chômage mène à l’absence d’espoir et l’absence d’espoir mène à ce que nous voyons dans les rues de notre pays actuellement », avait-il ajouté.