La commission scolaire de San Francisco va rebaptiser les écoles publiques de la ville qui portent le nom de personnages en lien avec l’esclavage, l’oppression ou le racisme

Publié le 2 févr. 2021
Richard Hétu
Richard Hétu Collaboration spéciale

(New York) Barack Obama n’a jamais caché son admiration pour Abraham Lincoln. En arrivant à la Maison-Blanche le 20 janvier 2009, il a fait installer dans le bureau Ovale un portrait et un buste du 16e président, en plus d’y exposer une copie de sa Proclamation d’émancipation qui abolissait l’esclavage sur l’ensemble du territoire américain.

Parions que le premier président noir des États-Unis fait aujourd’hui partie des Américains qui ont du mal à comprendre la décision récente de la commission scolaire de San Francisco de rebaptiser les écoles publiques de la ville qui portent le nom d’Abraham Lincoln.

Mais pas seulement de Lincoln. De Pères fondateurs aussi, en l’occurrence George Washington, auquel Barack Obama a également rendu hommage en accrochant son portrait dans le bureau Ovale, et Thomas Jefferson.

PHOTO KEVIN LAMARQUE, ARCHIVES REUTERS

Joe Biden, président des États-Unis, à côté d’un portrait d’Abraham Lincoln installé dans le bureau Ovale par Barack Obama en 2009

En tout, 44 écoles de San Francisco devront être rebaptisées parce qu’elles portent le nom de personnages historiques ou contemporains « qui se sont livrés à la subjugation et à l’esclavage d’êtres humains ; ou qui ont opprimé les femmes, entravant le progrès de la société ; ou dont les actions ont conduit à un génocide ; ou qui ont autrement réduit de manière significative les possibilités de ceux d’entre nous qui ont droit à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur », selon le texte d’une résolution adoptée mardi dernier par six voix contre une.

La décision de la commission scolaire de San Francisco, ville progressiste par excellence, s’inscrit dans une relecture de l’histoire américaine qui a déjà provoqué quantité de polémiques aux États-Unis ces dernières années. Ses critiques dénoncent notamment l’approche superficielle qui l’a précédée.

La suite de Charlottesville

« Il n’y a effectivement pas eu de discussions sur Lincoln et Washington », a conclu dans un rapport le groupe Families for San Francisco, qui n’était pas opposé au projet à l’origine. « L’examen d’Abraham Lincoln a pris cinq secondes, et celui de George Washington, 12 secondes, soit le temps qu’il a fallu dans chaque cas pour donner le nom de l’école et enregistrer l’avis conforme de la commission sur le changement de nom de l’école en question. »

La résolution de la commission scolaire de San Francisco est l’aboutissement d’un processus engagé dans la foulée des violences de Charlottesville.

En août 2017, des nationalistes, suprémacistes et d’autres extrémistes blancs s’étaient rassemblés dans cette ville de Virginie pour protester contre le déboulonnage d’une statue du général confédéré Robert Lee. Une manifestante antiraciste avait été tuée dans une attaque à la voiture-bélier.

Mais la commission scolaire de San Francisco est allée beaucoup plus loin que la ville de Charlottesville et les autres localités américaines qui ont relégué aux musées ou aux oubliettes les symboles des États ayant combattu pour perpétuer l’esclavage lors de la guerre de Sécession.

Elle s’est attaquée à deux des plus grands fondateurs des États-Unis, dont l’auteur de la Déclaration d’indépendance, leur reprochant d’avoir été propriétaires d’esclaves. Et Abraham Lincoln, qui a mené l’Union à la victoire contre les États esclavagistes ? Il a été mis au ban pour son traitement des nations autochtones.

« Cette résolution a été présentée à la commission scolaire à la suite des attaques de Charlottesville, et nous travaillons avec le reste du pays pour démanteler les symboles du racisme et de la culture de la suprématie blanche. Je suis très enthousiaste quant aux idées que les écoles vont proposer », a déclaré la présidente de la commission scolaire, Gabriela Lopez, en précisant que les écoles avaient jusqu’au mois d’avril pour proposer de nouveaux noms.

Et la pandémie ?

London Breed, première mairesse afro-américaine de San Francisco, s’est interrogée sur les priorités de la commission scolaire de sa ville, qui est aux prises avec une pandémie la forçant à garder fermées les portes de ses écoles depuis mars dernier.

PHOTO STEPHEN LAM, ARCHIVES REUTERS

London Breed, mairesse de San Francisco

Nos élèves souffrent, et nous devrions parler de les faire revenir en classe, de leur apporter un soutien en matière de santé mentale et de leur fournir les ressources dont ils ont besoin en cette période difficile.

London Breed, mairesse de San Francisco

La commission chargée de déterminer les écoles qui devraient être rebaptisées n’a pas seulement ciblé des figures historiques. Elle a également recommandé de changer le nom de l’école primaire Dianne-Feinstein, baptisée en l’honneur de la sénatrice démocrate de Californie et ancienne mairesse de San Francisco.

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L’école primaire Dianne-Feinstein, à San Francisco, a été nommée en l’honneur de la sénatrice démocrate de Californie et ancienne mairesse de San Francisco.

La sénatrice a péché aux yeux de la commission en 1984 lorsqu’elle a remplacé parmi les drapeaux flottant devant l’hôtel de ville celui des États confédérés qui y avait été subtilisé.

Face à ces décisions, Barack Obama serait peut-être enclin à reprendre ce qu’il disait en août 2020 à un groupe de jeunes concernant les excès de la culture du bannissement : « Le monde est compliqué, il y a des ambiguïtés. Les gens qui font de très bonnes choses ont des défauts. »

Cela inclut sans doute Abraham Lincoln, le « Grand Émancipateur ».