(New York) « Vous êtes un homme chanceux. »

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Quand Joe Biden entend ces mots de la bouche d’un médecin au début de 1988, il vient de subir une opération d’urgence à la suite de la découverte d’un anévrisme cérébral qui a failli le tuer. S’il n’avait pas mis fin à sa première campagne présidentielle quelques semaines plus tôt après avoir été accusé de plagiat, il aurait probablement continué à traiter ses maux de tête violents et soudains à coups de Tylenol plutôt que de se résoudre à se rendre à l’hôpital.

Ted Kaufman, un des confidents de longue date de Joe Biden, reviendra plus tard sur la « chance » de Joe Biden lors d’une interview pour une histoire orale du Sénat : « Je l’ai dit à maintes reprises, si vous me demandiez quelle est la personne la plus chanceuse que vous avez jamais rencontrée, je dirais Joe Biden. Il a été malchanceux dans la confluence d’évènements qui ont mis fin à sa campagne, mais il a été chanceux de ne pas avoir été en campagne le mois de février suivant quand un mal de tête l’a convaincu d’aller voir un médecin et qu’une opération d’urgence lui a évité de mourir d’un anévrisme. Il a été chanceux d’avoir été élu sénateur à l’âge de 29 ans, mais il a perdu peu après sa merveilleuse femme et sa fillette dans un accident de voiture qui a envoyé ses deux garçons à l’hôpital. Puis il a été extraordinairement chanceux d’avoir convaincu Jill de se marier avec lui et d’avoir avec elle leur fille Ashley… »

PHOTO J. SCOTT APPLEWHITE, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Le président Joe Biden et sa femme Jill Biden, lors de la cérémonie d’investiture

Le journaliste Evan Osnos rappelle les paroles du médecin et celles de Ted Kaufman dans la nouvelle biographie qu’il a consacrée au 46e président des États-Unis (Joe Biden : The Life, the Run, and What Matters Now).

Il n’est pas le premier à constater les violents contrastes de la vie de Joe Biden.

Un « côté irritable »

Empathie : le mot est devenu indissociable de Joe Biden. Les épreuves personnelles du politicien lui ont permis de développer cette qualité qui a contribué à son élection à la tête d’un pays meurtri par la pandémie de coronavirus et divisé par un président qui en était dépourvu.

Or, Joe Biden a mis du temps avant de se sentir à l’aise dans le rôle de consolateur en chef. Dans What It Takes, son livre classique sur la campagne présidentielle de 1988, le journaliste Richard Ben Cramer rappelle que l’ancien sénateur du Delaware a eu en horreur, à une époque, le rôle du veuf éploré.

PHOTO EVAN VUCCI, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Joe Biden

« La presse voulait une histoire simple d’un veuf courageux. Mais Joe en avait tellement marre de tout ça qu’il pouvait dégueuler », a écrit le journaliste mort en 2013.

Evan Osnos note de son côté que la personnalité exubérante de Joe Biden cache un « côté irritable ».

Parmi son personnel, il est connu pour son soutien aux personnes talentueuses sans relations, mais il peut aussi être brusque et exigeant […]. Il est parfois plus reconnaissant envers les étrangers qui veulent des égoportraits qu’envers ses collaborateurs qui ont passé des années à le maintenir en poste.

Evan Osnos dans la nouvelle biographie qu’il a consacrée au 46e président des États-Unis

Mais Joe Biden n’est plus tout à fait le même homme depuis la mort de son fils Beau, ancien procureur général du Delaware et vétéran de la guerre d’Irak, mort d’une tumeur au cerveau en 2015. Selon Osnos, son entourage a découvert en lui, à la suite de cette disparition, un homme moins imbu de sa personne et plus disposé à parler de ses épreuves personnelles, y compris l’accident de voiture qui a emporté sa première femme et sa fillette en 1972. Pendant des années, Joe Biden n’en avait parlé qu’occasionnellement.

PHOTO JIM WATSON, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Selon Evan Osnos, la mort de son fils Beau, décédé d’une tumeur au cerveau en 2015, a en quelque sorte changé Joe Biden.

« Il s’inquiétait de la réaction des gens, [car] le fait de se montrer vulnérable jurait avec le style macho de sa génération », écrit Evan Osnos.

Sur les traces de Franklin D. Roosevelt ?

L’ironie veut que Joe Biden ait été élu à la présidence après avoir renoncé ni plus ni moins à l’ambition présidentielle qu’il nourrissait depuis son enfance. Le fait d’avoir été le vice-président loyal, dévoué et respecté du premier président noir lui assurait une place dans l’histoire américaine qui le satisfaisait, selon Osnos.

La réaction de Donald Trump aux violences de Charlottesville, en août 2017, a changé ses plans. Le programme de sa troisième campagne présidentielle se résumait à peu près ainsi : battre le 45président, celui qui avait vu « des gens très bien des deux côtés » dans la ville de Virginie, afin de sauver l’âme de son pays. Pendant que Bernie Sanders et Elizabeth Warren promettaient de révolutionner ou de transformer Washington et les États-Unis, l’ancien vice-président confiait à des donateurs de New York que « rien ne changerait fondamentalement » après son éventuelle élection.

Or, après avoir revendiqué l’investiture démocrate pour l’élection présidentielle de 2020, Joe Biden a appelé Bernie Sanders et sollicité son soutien en lui disant : « Je veux être le président le plus progressiste depuis Franklin D. Roosevelt ».

C’est un des contrastes les plus frappants de la vie de Joe Biden. Après avoir incarné pendant des décennies le centrisme, le consensus de Washington, le nouveau président démocrate aspire aujourd’hui à mettre en œuvre des programmes susceptibles d’obtenir l’appui du sénateur socialiste du Vermont. Son ambitieux plan de relance économique de 1900 milliards de dollars en est.

Son projet de loi sur l’immigration destiné à ouvrir la voie à la citoyenneté à quelque 11 millions d’immigrés clandestins en est un autre.

Les républicains, faut-il préciser, ont déjà contesté ces initiatives, y voyant une contradiction avec les appels à l’unité lancés par Joe Biden lors de son discours d’investiture. Discours au cours duquel le successeur de Donald Trump est devenu le premier président américain à dénoncer, en pareilles circonstances, la « suprématie blanche », une allusion qui a vexé certains conservateurs.

« Une grande partie de son discours était constituée d’insinuations à peine voilées nous qualifiant de suprémacistes blancs, nous traitant de racistes », s’est indigné le sénateur républicain du Kentucky, Rand Paul.

Il reviendra sans doute aux prochains biographes de Joe Biden et aux historiens de déterminer s’il a été « chanceux » ou « malchanceux » de remporter la présidence à ce moment-ci de l’expérience américaine.