C’était mardi, la veille de l’investiture.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Au crépuscule, Joe Biden s’est amené en tout petit comité devant ce long miroir d’eau dans lequel se réfléchit le monument à Abraham Lincoln.

Une brève prière. Un tout petit discours. Obama fait des discours symphoniques, Biden joue de la musique de chambre.

« Pour guérir, il faut se souvenir », a-t-il dit, tandis qu’on allumait comme 400 000 pierres tombales des lumières le long du bassin.

PHOTO EVAN VUCCI, ASSOCIATED PRESS

Le président Joe Biden et sa femme, Jill, ont participé mardi à une cérémonie pour rendre hommage aux 400 000 victimes de la COVID-19 aux États-Unis.

À la surface, un hommage aux morts de la pandémie.

En vérité, c’est Donald Trump qu’il enterrait.

Pour guérir, il faut se rappeler. Se rappeler que dans ce « Mall » mythique, des foules ont marché pour la liberté. Se rappeler ce qui s’est passé, deux semaines plus tôt.

Avez-vous déjà marché à Washington ? Dans un petit triangle, tous les symboles du pouvoir américain sont plantés, se regardent les uns les autres. À une extrémité, le bon vieux Lincoln sur son trône de marbre observe à l’autre bout le Capitole. Derrière, la Cour suprême et la Bibliothèque du Congrès veillent. Entre les deux, le monument à Washington. Et au sommet du triangle, la Maison-Blanche.

Joe Biden était donc là, en apparence pour commémorer les morts de la pandémie. Et quand on connaît les drames personnels qui ont parsemé sa vie, on ne doute pas de sa compassion. Il sait ce que perdre une personne aimée veut dire.

Mais ce n’est évidemment pas que du coronavirus qu’il veut guérir ce pays. C’est de la rage cultivée par Trump.

Se souvenir… c’est aussi se souvenir de la fragilité de la démocratie quand on la tient pour acquise. Ce n’étaient plus seulement des mots, ce n’était plus seulement la haine, le 6 janvier ; c’était une meute venue faire taire les élus, dérailler une élection. Élus dont certains, eux-mêmes, refusaient le résultat d’une élection juste.

De cette maladie-là aussi, il faut se souvenir, pour guérir.

C’était une minuscule cérémonie. Mais c’était une cérémonie grandiose.

À quelques centaines de mètres de la Maison-Blanche, Joe Biden a planté un cimetière sublime comme un cauchemar pour la dernière nuit de Donald Trump dans un lit de président.

C’était infiniment paisible et délicat en apparence. C’était magnifiquement brutal en vérité. C’était génial.

Dans le silence qui a suivi ces quelques mots, toute cette année terrible, toute cette incompétence, et pire encore cette indifférence, bref toute cette noirceur est remontée.

Comment mieux enterrer cette présidence sinistre que par un rite compassionnel ?

Comment mieux répondre à la rage que par ce silence bouleversant ?

Après tant de bruit, après tant de fureur, après tant de haine dans le discours, ce silence émouvant était une réplique imparable. Terminale.

Pour guérir, il faudra se souvenir…

Pour guérir, il faut commencer par faire entendre le retentissant son du silence.

Comme ça fait du bien…