(Washington) Il restait moins de 24 heures avant la fin de la présidence de Donald Trump. Accoudée à une barrière métallique installée à deux pas du Ford Theater, site de l’assassinat d’Abraham Lincoln, Tina Clifford comptait quasiment les secondes.

Publié le 20 janv. 2021
Richard Hétu
Richard Hétu Collaboration spéciale

« Je suis tellement heureuse », a déclaré la Californienne de 55 ans, en braquant son regard en direction de la Maison-Blanche, dont elle ne pouvait s’approcher davantage en raison du dispositif de sécurité hors norme déployé à Washington pour l’investiture de Joe Biden, prévue à midi ce mercredi.

« Cela n’aurait pu attendre une seconde de plus. »

« Que Dieu soit loué ! », a renchéri sa partenaire, Brenda Hopson, venue avec elle à Washington pour assister, même de très loin, à la cérémonie de prestation de serment du 46e président et de la toute première vice-présidente de l’histoire des États-Unis, Kamala Harris.

Mais cette ancienne combattante ne pouvait cacher une certaine frustration face à la présence de Donald Trump au 1600 Pennsylvania Avenue.

Comment se fait-il qu’il soit encore là après ce qui s’est passé le 6 janvier ? Pourquoi est-il encore dans la Maison du peuple ? Pourquoi ?

Brenda Hopson, ancienne combattante

Ces questions étaient purement rhétoriques. Mardi, Donald Trump a passé une dernière journée complète à la Maison-Blanche pour deux raisons bien connues : le vice-président Mike Pence a refusé d’invoquer le 25amendement pour le démettre de ses fonctions et le chef de la majorité au Sénat, Mitch McConnell, a rejeté l’idée d’ouvrir rapidement le procès en destitution à l’encontre du président.

Ces deux élus républicains ont néanmoins pris leurs distances de Donald Trump à la veille de son départ de la Maison-Blanche. Mike Pence a annoncé qu’il n’assisterait pas à la cérémonie d’au revoir de son patron à la base aérienne Andrews, au Maryland. Il restera à Washington pour honorer de sa présence l’investiture de Joe Biden.

Mitch McConnell, lui, a accusé Donald Trump d’avoir « incité » la foule d’émeutiers du 6 janvier avec « d’autres personnes puissantes » en la nourrissant de « mensonges ».

Discours d’adieu

Bref, rien pour améliorer l’humeur de Donald Trump, qualifiée de « massacrante » par les médias américains. Pour la septième journée de suite, le président est resté cloîtré à la Maison-Blanche, peaufinant deux listes : celle de ses ennemis, composée de républicains qui n’en ont pas fait assez à son goût pour renverser le résultat de l’élection présidentielle, et celle des personnes qui recevront la grâce présidentielle ou une commutation de peine.

Avant de rendre publique la deuxième liste, plus attendue, Donald Trump a diffusé une vidéo devant lui servir de discours d’adieu. Dans une intervention de 20 minutes, il a vanté ses réalisations économiques avant l’arrivée de la pandémie, sa nomination de nombreux juges conservateurs, dont trois à la Cour suprême, et son bilan en matière de politique étrangère et commerciale. Sur la scène internationale, il s’est notamment félicité d’avoir « uni » le monde face à la Chine et « d’être le premier président depuis des décennies à ne pas avoir déclenché de nouvelle guerre ».

« Nous avons fait ce pour quoi nous sommes venus ici, et bien plus encore », a-t-il dit.

Donald Trump n’a pas mentionné les résultats du dernier sondage Gallup de sa présidence. Selon la célèbre maison de sondage, seulement 34 % des Américains ont une opinion favorable de sa performance à la Maison-Blanche, sa pire note en quatre ans. Il n’a pas parlé non plus du cap des 400 000 décès liés à la COVID-19 qui a été franchi aux États-Unis au cours de sa dernière journée à la Maison-Blanche. Au sujet de la pandémie, il s’est contenté de saluer la découverte rapide de vaccins contre la COVID-19.

« Ils appellent cela un miracle médical », a-t-il dit.

Autre sujet qu’il a à peine abordé : les évènements du 6 janvier. Il a certes condamné la « violence politique », affirmant que « tous les Américains ont été horrifiés par l’assaut de notre Capitole ».

Mais il n’a pas dit un mot sur le rôle qu’il a pu jouer pour inciter ses partisans à la violence. Il n’a pas non plus prononcé le nom de Joe Biden au cours de son intervention, disant tout au plus que « nous prions pour que [la nouvelle administration] réussisse à maintenir la sécurité et la prospérité de l’Amérique ».

La grâce pour Bannon ?

La liste des personnes susceptibles de se voir accorder la grâce présidentielle par Donald Trump aura fait l’objet de tractations jusqu’en soirée. Au cours des derniers jours, Donald Trump aurait convenu que l’idée de faire profiter de la grâce présidentielle des membres de sa propre famille ou lui-même était mauvaise. Le conseiller juridique de la Maison-Blanche Pat Cipollone est au nombre des personnes qui auraient réussi à le convaincre sur ce point.

Mais d’autres questions ont surgi au cours de la dernière journée de Donald Trump à la Maison-Blanche, dont celle de savoir si son ancien directeur de campagne et stratège Stephen Bannon devait être gracié. Ce dernier a été accusé en août dernier d’avoir détourné des centaines de milliers de dollars destinés à soutenir le projet emblématique de son ancien patron pour ériger un mur à la frontière mexicaine.

PHOTO HIROKO MASUIKE, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Stephen Bannon

Stephen Bannon s’est lui-même replongé dans la controverse en faisant la promotion du rassemblement des partisans de Donald Trump à Washington qui a mené à l’assaut du Capitole.

N’empêche : en fin de soirée mardi, CNN et d’autres médias ont annoncé que Donald Trump avait décidé de gracier son ancien conseiller. Au moment d’écrire ces lignes, la décision n’avait pas encore été officialisée. Elle ne manquera pas de susciter la polémique, si elle est confirmée.

En attendant, la transformation du centre-ville de Washington en forteresse consterne Alan Jones, un résidant du Maryland, qui en attribue le blâme aux démocrates.

« En multipliant les barricades, ils nous disent : ‟Nous sommes en contrôle. Et nous allons vous montrer ce que cela signifie quand nous disons que nous sommes en contrôle. » C’est comme si nous avions perdu notre pays », a-t-il dit à mi-chemin de la dernière journée de Donald Trump à la Maison-Blanche.