Qui est Joe Biden, le nouveau président des États-Unis qui commencera son mandat mercredi ? Un enfant de la classe moyenne qui a vaincu son bégaiement. Un sénateur élu contre toute attente pour la première fois à l’âge de 30 ans. Un vice-président fidèle à son ami Barack Obama. Un gaffeur à répétition. Dans le livre Joe Biden en 50 citations, notre journaliste Vincent Brousseau-Pouliot trace le portrait du nouveau président américain. Extraits.

Vincent Brousseau-Pouliot Vincent Brousseau-Pouliot
La Presse

Son enfance

Maman, elle s’est moquée de moi. Elle m’appelle M. Bu-bu-bu-bu-Biden.

Joe Biden, alors à l’école primaire

Enfant, on peut difficilement imaginer que Joe Biden passera sa vie à faire des discours en public. C’est que Joe Biden bégaie, un handicap qui marquera son enfance.

Joe Biden ne le cache pas. Enfant, il est intimidé et ridiculisé à cause de son bégaiement. Et pas seulement par ses collègues de classe.

Un jour, au primaire, une enseignante religieuse rit de lui alors qu’il est incapable de prononcer une phrase en classe. « M. Bu-bu-bu-bu-Biden », dit-elle. Le petit Joe quitte la classe, fou de rage. (1) Comme l’école a prévenu sa mère, celle-ci l’attend à la maison et lui demande des explications.

PHOTO TIRÉE DE WIKIPÉDIA

Joe Biden, alors âgé de 10 ans

Malgré son jeune âge, Joe Biden se rappelle très bien de quelle façon l’incident s’est réglé dans le bureau de la directrice de l’école :

– Ma Sœur, qu’avez-vous dit à mon fils ?

– Vous savez, Mme Biden, je n’ai pas vraiment rien dit qui…

– Avez-vous dit « Bu-bu-bu-bu-Biden » ?

– Oui, Mme Biden, mais je voulais faire comprendre un point.

– Si jamais vous parlez à mon garçon une autre fois comme ça, je vais revenir et je vais arracher ce bonnet de votre tête. Vous me comprenez bien ? (2)

Adolescent, Joe Biden apprend à maîtriser son bégaiement. Il étudie les sciences politiques et l’histoire à l’Université du Delaware, au début des années 60. Le mouvement contre la guerre du Viêtnam a alors la cote sur beaucoup de campus universitaires. Biden, lui, projette plutôt l’image d’un étudiant populaire qui s’intéresse davantage aux sports (il a joué dans l’équipe de football universitaire) et aux filles. Bref, il n’a rien du militant étudiant typique des années 60 – un détail intéressant dans la mesure où il passera presque toute sa carrière au centre de l’échiquier politique.

De sa mère Catherine, Joe Biden retiendra l’importance de la fierté et l’humilité : « Rappelle-toi, Joey : tu es un Biden, me disait-elle. Tu n’es pas meilleur que personne, mais personne n’est meilleur que toi » (3), écrit-il dans son autobiographie.

Pour fins de concision, les extraits du livre publiés ici ont été condensés. Sources de la citation : Joe Biden, Promises to Keep, Random House, 2007, p. 10. Autres sources : (1) Joe Biden, Promises to Keep, Random House, 2007, p. 10 ; (2) Joe Biden, Promises to Keep, Random House, 2007, p. 11 ; (3) Joe Biden, Promises to Keep, Random House, 2007, p. 11

IMAGE FOURNIE PAR LES ÉDITIONS LA PRESSE

Joe Biden en 50 citations, de Vincent Brousseau-Pouliot, Les éditions La Presse, janvier 2021

Joe Biden en 50 citations Vincent Brousseau-Pouliot
Les Éditions La Presse
Parution : 21 janvier 2021

Son entrée en politique

Joey, tu ne vas pas tenter de te faire élire au Sénat et ruiner ta réputation [comme avocat], non ?

Sa mère, Catherine Jean Biden

Quand Joe Biden apprend à sa mère qu’il songe à se présenter aux élections pour devenir sénateur du Delaware, en 1972, Catherine Jean Biden n’est pas très encourageante.

« Joey, le juge Quillen dit que tu es un si bon jeune avocat. Tu ne vas pas essayer de te faire élire au Sénat et ruiner ta réputation, non ? »(1), lui dit sa mère.

Catherine Jean Biden adore son fils. Mais elle n’a pas tort de trouver bizarre cette idée de tenter de se faire élire au Sénat à seulement 29 ans.

PHOTO HENRY GRIFFIN, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

En 1972, âgé de seulement 29 ans, Joe Biden devient sénateur du Delaware.

Premièrement, Joe Biden n’est conseiller du comté de New Castle que depuis deux ans. Pas gouverneur du Delaware. Pas membre de la Chambre des représentants. Pas député à l’Assemblée législative. Pas même maire d’une ville : un conseiller de comté, qui s’occupe principalement de questions de zonage et d’urbanisme.

Un conseiller municipal démocrate qui agace ses rivaux républicains. Si bien que ceux-ci décident de redessiner son district électoral, qui passe d’un district à 55 % républicain à plus de 60 % républicain. Autrement dit, il perdra fort probablement aux prochaines élections municipales. « J’entendais les républicains en rire », raconte Joe Biden dans son autobiographie Promises to Keep.

Au départ, la campagne électorale se déroule comme prévu : à deux mois de l’élection, le sénateur James Caleb Boggs – qui n’a pas perdu une élection depuis 1946 – mène 47 % à 19 % contre Joe Biden dans les sondages (2), mais au fil de la campagne, le vent se met à tourner en sa faveur.

Premièrement, son adversaire, le sénateur James Caleb Boggs, n’est pas le candidat le plus motivé. Deuxièmement, Biden s’oppose à la guerre du Viêtnam, de plus en plus impopulaire, alors que le sénateur Boggs ne veut pas critiquer le président Nixon. Troisièmement, la campagne de Joe Biden mise sur la jeunesse. Ça tombe bien : en raison d’un amendement constitutionnel, il s’agit de la première élection où les 18-20 ans peuvent voter, et ces nouveaux électeurs feront la différence.

Joe Biden, qui obtient 115 528 votes, remporte l’élection par seulement 2986 votes (3). À l’âge de 29 ans, il signe sa première victoire politique. Et la victoire la plus surprenante de sa carrière.

Pour fins de concision, les extraits du livre publiés ici ont été condensés. Sources de la citation : Joe Biden, Promises to Keep, Random House, 2007, p. 59. Autres sources : (1) Joe Biden, Promises to Keep, Random House, 2007, p. 59 ; (2) Joe Biden, Promises to Keep, Random House, 2007, p. 59 ; (3) Jules Witcover, Joe Biden : A Life of Trial and Redemption, William Morrow, 2019, p. 86

L’avortement

Je n’aime pas la décision de la Cour suprême [Roe c. Wade] sur l’avortement. Je pense qu’elle va trop loin. Je ne crois pas qu’une femme ait le droit exclusif de décider de ce qui va arriver à son corps.

Joe Biden, lors d’une entrevue en 1974

Quand vous êtes en politique depuis 48 ans, c’est inévitable : quelques-unes de vos déclarations vieillissent mal. Et d’autres très, très mal mal.

L’avortement a toujours été une question délicate pour Joe Biden, un catholique très religieux.

Dans l’arrêt Roe c. Wade rendu en 1973, la Cour suprême conclut que le droit à l’avortement est, dans certaines circonstances, un droit constitutionnel ne pouvant être restreint.

Jeune sénateur, Joe Biden n’est pas d’accord avec la décision de la Cour suprême et il ne s’en cache pas. « Je n’aime pas la décision de la Cour suprême [Roe c. Wade] sur l’avortement. Je pense qu’elle va trop loin. Je ne pense pas qu’une femme ait le droit exclusif de décider de ce qui va arriver à son corps » (1), dit-il en entrevue avec le magazine Washingtonian, en 1974.

Pendant toute sa carrière au Sénat, Biden appuie l’interdiction de dépenser des fonds fédéraux pour l’avortement sauf dans les cas d’agression sexuelle, d’inceste, ou si la santé de la mère est en danger (il s’agit de l’amendement Hyde) (2). Ce sont ainsi les États, responsables du système de santé, qui doivent fournir les services médicaux pour interrompre une grossesse.

En 2019, alors qu’il commence sa campagne présidentielle à l’investiture démocrate et qu’il est l’objet de plusieurs critiques de ses adversaires sur la question de l’avortement, Joe Biden change d’idée.

Il estime maintenant que Roe c. Wade devrait être codifié dans les lois fédérales. Et il n’appuie plus l’interdiction de consacrer des fonds fédéraux à l’accès au droit à l’avortement, au motif que certains États traditionnellement conservateurs restreignent trop l’accès à l’avortement. (3)

Le droit à l’avortement est un débat très délicat aux États-Unis : 48 % des Américains se disent pour le droit à l’avortement (« pro-choix »), tandis que 46 % d’entre eux sont contre le droit à l’avortement (« pro-vie »), selon la maison de sondage Gallup. (4) Et l’opinion des Américains sur l’avortement n’a pas beaucoup changé depuis le début de la carrière politique de Joe Biden.

Source de la citation : Kitty Kelley, « Death and the All-American Boy », Washingtonian, 1er juin 1974 (https://www.washingtonian.com/1974/06/01/joe-biden-kitty-kelley-1974-profile-death-and-the-all-american-boy). Sources : (1) Kitty Kelley, « Death and the All-American Boy », Washingtonian, 1er juin 1974 ; (2) Bill Barrow, « In reversal, Biden opposes ban on federal money for abortion », Associated Press, 6 juin 2019, et Rashaan Ayesh, « Biden Flips on Support for Hyde Amendment », Axios.com, 7 juin 2019 ; (3) Katie Glueck, « Joe Biden Denounces Hyde Amendment, Reversing His Position », The New York Times, 6 juin 2019 ; (4) « Abortion », Gallup (https://news.gallup.com/poll/1576/abortion.aspx)

La guerre en Irak

J’ai fait une erreur. J’ai sous-estimé l’influence du vice-président Cheney, du secrétaire à la Défense Rumsfeld et des autres néoconservateurs ; j’ai largement sous-estimé leur manque de sincérité et leur incompétence.

Joe Biden, à propos de son appui à la guerre en Irak en 2002

Automne 2002. L’administration Bush veut déclarer la guerre à Saddam Hussein au motif que l’Irak aurait des armes de destruction massive qui constituent une menace à la sécurité des États-Unis. Washington justifie aussi cette guerre par la lutte contre le terrorisme, un an après les attentats du 11 septembre 2001.

Pour partir en guerre, George W. Bush doit toutefois demander l’autorisation au Congrès. Les démocrates contrôlent alors le Sénat par un seul vote (il y a 50 sénateurs démocrates et un sénateur indépendant du Vermont qui vote avec eux).

PHOTO KEVIN LAMARQUE, ARCHIVES REUTERS

Le président George W. Bush, suivi du vice-président Dick Cheney et du secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, au Pentagone, en mai 2004

Dans le contexte des attentats terroristes du 11 septembre 2001, 29 sénateurs démocrates voteront en faveur de la guerre en Irak, dont la plupart sont des ténors démocrates. Incluant Joe Biden, qui préside la commission sénatoriale sur les Affaires étrangères.

« Je ne crois pas que c’est une ruée vers la guerre. Je crois que c’est une marche vers la paix et la sécurité » (1), dit Joe Biden dans un discours d’une heure au Sénat sur la question en 2002.

Il regrettera ce vote.

En 2004, la CIA conclut que l’Irak n’avait pas d’armes de destruction massive (2), contrairement à ce que prétendait l’administration Bush dès l’été 2002.

En 2005, Joe Biden fait son mea culpa. « Les États-Unis sont allés trop tôt en Irak. Nous y sommes allés sans une force suffisante. Et nous y sommes allés sans un plan » (3), dit le sénateur démocrate en entrevue à Meet the Press, en 2005.

« J’ai fait une erreur. J’ai sous-estimé l’influence du vice-président Cheney, du secrétaire à la Défense Rumsfeld et des autres néoconservateurs ; j’ai largement sous-estimé leur manque de sincérité et leur incompétence » (4), écrit Joe Biden dans son autobiographie en 2007.

En 1991, Joe Biden n’avait pas appuyé la première guerre du Golfe en Irak.

Pour fins de concision, les extraits du livre publiés ici ont été condensés. Source de la citation : Joe Biden, Promises to Keep, Random House, 2007, p. 342. Sources : (1) C-SPAN, Discours de Joe Biden, 10 octobre 2002 ; Katie Glueck et Tomas Kaplan, « Joe Biden’s Vote for War », The New York Times, 12 janvier 2020 ; (2) Julian Borger, « There were no weapons of mass destruction in Irak », The Guardian, 7 octobre 2004 ; (3) NBC News, « Transcript for November 27th » (Meet the Press), 27 novembre 2015, et Katie Glueck et Thomas Kaplan, « Joe Biden’s Vote for War », The New York Times, 12 janvier 2020 ; (4) Joe Biden, Promises to Keep, Random House, 2007, p. 342

Les années Obama

Je vous aiderai de toutes les manières possibles, mais je ne veux pas être vice-président.

Joe Biden, avant d’accepter l’offre de Barack Obama de devenir son candidat à la vice-présidence en 2008

Evan Bayh, vous connaissez ?

Il est passé à un cheveu – à une bonne entrevue, en fait – de devenir le vice-président des États-Unis à la place de Joe Biden, en 2008.

Quand Barack Obama doit choisir son colistier en août 2008, le choix se joue au bout du compte entre Joe Biden, sénateur du Delaware depuis 36 ans, et Evan Bayh, sénateur démocrate de l’Indiana. (1)

PHOTO JASON REED, REUTERS

Les futurs vice-président et président des États-Unis, Joe Biden et Barack Obama, participent à un rassemblement électoral à Sunrise, en Floride, le 29 octobre 2008, quelques jours avant la présidentielle historique.

Quelques mois plus tôt, Joe Biden ne veut pas devenir vice-président des États-Unis, il veut plutôt le poste de secrétaire d’État (qui sera finalement attribué à Hillary Clinton) (2).

Tous les politiciens ne veulent pas devenir vice-président, un poste prestigieux, mais ingrat, souvent un prix de consolation vers des jours (que le principal intéressé espère) meilleurs.

Certes, le vice-président remplace le président en cas de décès, d’incapacité ou de démission. Il préside aussi le Sénat et son vote peut devenir décisif dans une situation d’égalité. Mais outre la possibilité de trancher par un vote nul au Sénat, il n’a pas de pouvoirs réels. Il a donc autant d’autorité et de dossiers que veut bien lui donner le président.

En 2008, Joe Biden est président de la commission des Affaires étrangères du Sénat. C’est un poste prestigieux à Washington. « Je pensais que je pouvais y faire une contribution plus importante que comme vice-président » (3), écrit-il dans son livre Promise Me, Dad.

Il refuse donc la première offre de Barack Obama. « Joe, fais-moi une faveur : penses-y et parles-en à ta famille en premier » (4), lui demande le candidat démocrate à la présidence.

La famille Biden tente de lui faire changer d’idée : « Chéri, laisse-moi résumer ça, lui dit sa mère, Catherine Jean Biden, 90 ans. Le premier Afro-Américain dans l’histoire qui a la chance d’être élu président te demande de l’aider et tu as dit non ? »(5)

Joe Biden reste donc dans la course. À l’étape des entrevues finales avec Barack Obama, il dit vouloir devenir son colistier, mais à la condition d’avoir une influence sur les décisions du président, d’être en quelque sorte un conseiller en chef.

« Je veux être la dernière personne dans la salle (avec le président) pour toutes les décisions majeures » (6), dit Biden à Obama lors de l’entrevue finale pour le poste de colistier.

Le principal concurrent de Joe Biden est Evan Bayh, sénateur de l’Indiana, âgé de 52 ans. Son principal avantage : il représente un État traditionnellement conservateur et il pourrait aider le ticket démocrate dans des États clés conservateurs et dans les États du Midwest.

Sauf que durant son entrevue finale, le contraste entre Joe Biden et Evan Bayh frappe l’équipe de Barack Obama. Alors que Joe Biden parle sans cesse avec énergie, Evan Bayh est très (trop, en fait) posé. « Il avait davantage l’air d’un étudiant au MBA qui passe une entrevue pour un poste de cadre chez Whirlpool » (7), écrit David Axelrod, le principal conseiller de Barack Obama dans son livre Believer – My Forty Years in Politics.

Pour sa part, Joe Biden est l’un des sénateurs les plus réputés à Washington – un atout pour négocier avec les républicains du Congrès – et il apporte une expertise en politique étrangère.

Le principal point d’interrogation à son égard est sa propension à trop parler et à faire des gaffes (l’un entraîne souvent l’autre). Mais Barack Obama choisit néanmoins Joe Biden, qu’il connaît depuis son arrivée à Washington il y a quatre ans.

Pour fins de concision, les extraits du livre publiés ici ont été condensés. Source de la citation : Joe Biden, Promise Me, Dad, Flatiron Books, 2017, p. 59. Sources : (1) John Heilemann et Mark Halperin, Game Change, Harper-Collins, 2010, p. 340 ; (2) John Heilemann et Mark Halperin, Game Change, Harper-Collins, 2010, p. 335 ; (3) Joe Biden, Promise Me, Dad, Flatiron Books, 2017, p. 59 ; (4) Joe Biden, Promise Me, Dad, Flatiron Books, 2017, p. 59 ; (5) Joe Biden, Promise Me, Dad, Flatiron Books, 2017, p. 60 ; (6) Joe Biden, Promise Me, Dad, Flatiron Books, 2017, p. 60 ; (7) David Axelrod, Believer – My Forty Years in Politics, Penguin Books, 2015, p. 509, et Maureen Groppe, « Book explains why Obama picked Biden over Bayh for VP », USA Today, 10 février 2015.