La démocratie américaine est-elle en péril ou en train de vivre un moment de renouveau ? Un peu des deux, on dirait bien. Parce qu’au moment même où elle semble toucher le fond du baril, elle donne des signes d’une nouvelle vigueur.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Le jour même où des émeutiers trumpistes envahissaient le Capitole, on annonçait la victoire du premier sénateur noir de Géorgie. C’est bien plus qu’un symbole. C’est le résultat d’un travail de terrain exceptionnel, de longue haleine, pour inscrire les Afro-Américains sur les listes électorales de Géorgie. L’avocate et militante Stacey Abrams est de ceux qui ont fait ce travail colossal, car aux États-Unis, chacun doit faire des démarches pour s’inscrire sur la liste électorale, et les minorités y sont généralement sous-représentées. Son organisation a fait inscrire 800 000 personnes au fil des ans. Sans ce travail, Donald Trump aurait probablement remporté la Géorgie.

Et il y a des Stacey Abrams partout aux États-Unis.

PHOTO CAROLYN KASTER, ASSOCIATED PRESS

Une pancarte à l’effigie de l’avocate et militante Stacey Abrams lors du passage, lundi, de Joe Biden en Géorgie

J’ai rencontré Tawana Wilson à Charlotte, en Caroline du Nord, au mois de juin, pendant les manifestations qui ont suivi l’homicide de George Floyd. Elle a maintenant 70 ans. Elle a consacré presque toute sa vie adulte à une tâche : inscrire des Afro-Américains sur les listes électorales. « On a fait inscrire 300 000 personnes », m’a-t-elle dit. Ses efforts ont mené à l’élection de Mel Watt à la Chambre des représentants.

Un peu partout aux États-Unis, ce mouvement a connu un regain, beaucoup parce que les accointances racistes et extrémistes de Trump ont stimulé une réponse politique.

La participation aux élections de novembre a atteint un niveau record : 66,7 %. Ça ne semble peut-être pas si exorbitant si on le compare aux nôtres, mais c’est le plus haut depuis 120 ans aux États-Unis. En 2008, quand Barack Obama avait été élu la première fois, la participation avait atteint 57 %, ce qui représentait une augmentation de deux points par rapport à 2004, et de huit points par rapport à 1996, quand seulement 49 % des Américains avaient voté. Les élections sont en effet plus ou moins désertées depuis de nombreuses années, avec à peine plus d’un Américain sur deux se rendant choisir son président depuis une quarantaine d’années.

C’est également l’année où les Américains ont élu le plus de femmes (141) et le plus de femmes de couleur (51) de leur histoire.

Bref, à côté d’une attaque continue des institutions démocratiques par le président lui-même, ou peut-être justement à cause de cela, une énergie nouvelle, une sorte de réveil démocratique se fait jour.

Un peu comme s’il devenait clair que cette « grande démocratie » ne pouvait plus survivre simplement sur une erre d’aller autosatisfaite.

Elle est en train de pourrir par la tête…

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Donald Trump achève son mandat dans le chaos et le déshonneur. Vous me direz : il ne l’achève pas, il l’a vécu quatre ans durant dans le chaos et le déshonneur. D’accord.

Ce qui est différent aujourd’hui, c’est le désaveu officiel de républicains qui jusqu’à la semaine dernière lui léchaient les bottes. Ce qui est différent, c’est qu’on a vu des images concrètes avec des cornes et un chapeau de fourrure de ce qu’il prêche depuis bien avant son élection : l’hostilité envers tout contre-pouvoir, le mépris total de toute règle, de toute limite, bref de l’essence même de la démocratie : l’État de droit.

Quand ce n’étaient que des tirades sur Twitter, des phrases un peu sulfureuses dans un discours, ses supporteurs et ceux qui avaient besoin de lui pouvaient se contenter de dire : « Bah, c’est son style ! Il va un peu trop loin, mais au fond, ce n’est pas grave. »

Aujourd’hui, on a des vidéos. Des preuves : les campagnes agressives de mensonges venant du chef de l’État finissent par produire ça : des morts.

Ce mouvement agressif va rester, Trump lui a donné une légitimité officielle. Peut-être les États-Unis vivront-ils avec une sorte de terrorisme intérieur d’extrême droite, avec des attentats plus ou moins bien planifiés, des cibles mouvantes, des « traîtres » de « gauche » ou de droite, comme Mike Pence qu’ils voulaient pendre mercredi. Il faudrait n’avoir rien vu de la vie américaine depuis 10 ans pour penser qu’il n’y aura pas de morts.

Mais cette preuve involontaire de la morbidité du trumpisme, de son nihilisme politique, force les républicains – des républicains, même les plus putassiers – à prendre leurs distances. À la fin, à la toute fin, les institutions – responsables électoraux, juges, élus locaux, même Mike Pence – ont résisté à Trump. Je dirais même que les républicains ayant accepté de ne pas certifier l’élection par peur de Trump et de ses ultras (peur physique, pour plusieurs) l’ont fait parce qu’ils savaient que ça ne marcherait pas. Leur lâcheté politique était protégée par leur propre institution, qu’ils prostituaient.

Tout ça ne fait que donner plus d’énergie à ceux qui veulent insuffler plus de représentativité à la démocratie américaine.

Peut-être les années qui viennent seront-elles plus chaotiques. Plus violentes. Mais cette vieille Amérique blanche ultraconservatrice qui s’était servie de Trump pour arriver au pouvoir aboutit tout de même dans un cul-de-sac éthique et politique. Et des mouvements de renouveau profonds émergent.

Ce pays n’est peut-être pas encore tout à fait foutu…