(Washington) À des centaines de mètres des nouvelles barrières dressées autour du Capitole des États-Unis, deux des élus les plus puissants du Congrès américain, Chuck Schumer et Nancy Pelosi, venaient de réclamer l’éviction de Donald Trump par l’une des deux voies possibles : l’invocation du 25e amendement ou la procédure de destitution.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Mais l’attention de Vicky Demant, une Afro-Américaine à la retraite, ne se portait pas sur l’appel urgent des chefs de file démocrates. Elle se fixait plutôt sur ces barrières, hautes et solides d’apparence, qui auraient pu éviter à son pays une tentative de coup d’État si elles avaient été présentes 24 heures plus tôt.

« C’est ridicule ! », s’est exclamée la résidante de Washington en s’arrêtant devant le théâtre d’une insurrection ratée qui lui a inspiré une honte profonde. « Ces barrières auraient dû être installées lundi. »

« Vous voulez savoir pourquoi elles n’y étaient pas ? Des gens blancs, des privilèges blancs. C’est de ça qu’il s’agit », a-t-elle ajouté.

En écoutant sa femme, Neil Gomillon a hoché la tête.

« Ce qui était le plus embarrassant [mercredi], c’était de voir ce type se promener dans le Capitole avec le drapeau confédéré », a déclaré l’homme d’affaires à la retraite. « Nous avons fait la guerre de Sécession pour maintenir ce drapeau hors du Capitole. C’était dingue. »

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Un partisan du président Donald Trump porte un drapeau de bataille confédéré au deuxième étage du Capitole américain.

Mais Neil Gomillon n’était pas d’accord avec l’idée de démettre Donald Trump de ses fonctions à moins de deux semaines de la fin de sa présidence.

« Cela ferait de lui un martyr », a-t-il dit au cœur d’une capitale où le calme, la paix et le soleil étaient de retour.

« Une urgence »

N’empêche : les Schumer et Pelosi estiment que Donald Trump présente un trop grand danger pour les États-Unis au 1600 Pennsylvania Avenue. Leur appel à son éviction immédiate est intervenu au cours d’une journée où le président a admis sa défaite pour la première fois, où des membres de son administration ont démissionné, tout comme le chef de la police du Capitole.

« Ce qui s’est passé au Capitole américain [mercredi] est une insurrection contre les États-Unis, provoquée par le président », a déclaré Chuck Schumer, futur chef de la majorité au Sénat. « Ce président ne devrait pas rester en fonction un jour de plus. Le moyen le plus rapide et le plus efficace de démettre ce président de ses fonctions – cela peut être fait aujourd’hui – serait que le vice-président invoque immédiatement le 25e amendement. Si le vice-président et le Cabinet refusent d’agir, le Congrès devrait se réunir à nouveau pour mettre le président en accusation. »

Appuyant la demande de son collègue de New York, la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a estimé que l’éviction de Donald Trump était « une urgence de la plus haute importance ».  

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La présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, lors d’une conférence de presse jeudi

[Mercredi], le président des États-Unis a suscité une insurrection armée contre l’Amérique.

La présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi

Mais l’invocation du 25e amendement est peu probable.

« Ce n’est pas ce que les rédacteurs du 25e amendement avaient à l’esprit », a expliqué à La Presse David Pozen, professeur de droit constitutionnel à l’Université Columbia. « Ils pensaient à des situations dans lesquelles le président est physiquement ou mentalement incapable d’exercer ses fonctions. Dans cette situation, le président ne semble pas tant “incapable” que peu disposé à respecter les normes démocratiques et morales de base. Selon moi, la procédure de destitution est un remède plus approprié que l’invocation du 25e amendement. »

Au moins un élu républicain, le représentant de l’Illinois Adam Kinzinger, a déclaré que Donald Trump devait être démis de ses fonctions. Mike Pence a cependant fait savoir qu’il s’opposait à l’invocation du 25e amendement.

« L’un des jours les plus sombres »

Joe Biden, dont l’élection à la présidence a été confirmée par le Congrès à 3 h 44 du matin jeudi, ne s’est pas prononcé sur le sort de Donald Trump. Mais il a accusé le président d’avoir « multiplié les assauts sans merci » contre les institutions démocratiques américaines au cours des quatre dernières années. Des assauts qui ont mené selon lui à « l’un des jours les plus sombres de notre histoire » mercredi.

Le président désigné a également dénoncé la performance des forces de l’ordre, estimant que les militants antiracistes « auraient été traités très différemment que ne l’a été la foule hargneuse qui a envahi le Capitole ».

« Nous savons tous que c’est vrai, et c’est inacceptable », a-t-il déclaré lors d’une allocution à Wilmington, où il a présenté son choix pour occuper le poste de procureur général des États-Unis. Il s’agit du juge Merrick Garland, dont la nomination par Barack Obama pour remplacer le juge conservateur de la Cour suprême Antonin Scalia avait été bloquée par le Sénat à majorité républicaine en 2016.

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Le juge Merrick Garland, lors d’une cérémonie au Delaware, jeudi. Il a été choisi par Joe Biden pour occuper le poste de procureur général des États-Unis.

Plus tard dans la journée, Nancy Pelosi a réclamé la démission du chef de la police du Capitole, Steve Sund. Après avoir promis un examen approfondi de la journée de mercredi, ce dernier s’est résigné à quitter ses fonctions. Des vidéos et des photos ont donné l’impression que certains de ses agents avaient collaboré ou sympathisé avec les émeutiers.

D’autres images ont montré des policiers mal préparés et trop peu nombreux pour stopper des émeutiers agressifs et déterminés à semer le chaos. Plusieurs policiers ont été blessés.

Un total de 52 personnes ont été arrêtées mercredi pendant le siège du Capitole. Des renforts policiers et militaires ont fait leur apparition après l’évacuation du bâtiment.

Un aveu de défaite

Jeudi, en début de soirée, le président a admis pour la première fois sa défaite dans une vidéo publiée sur son propre compte Twitter. « Une nouvelle administration sera investie le 20 janvier. Je me concentre maintenant sur la nécessité d’assurer une transition du pouvoir en douceur, ordonnée et sans heurts », a-t-il dit.

Après avoir exprimé la veille son appui aux émeutiers, il les a condamnés. « Vous ne représentez pas notre pays », a-t-il dit en promettant de poursuivre « ceux qui ont enfreint la loi ».

D’entrée, il avait cherché à tromper son auditoire en affirmant avoir lui-même donné le feu vert au déploiement des soldats de la Garde nationale. Ce feu vert a été fourni par Mike Pence.

Reste à voir si ces déclarations tardives réduiront l’isolement croissant dans lequel se trouve Donald Trump. L’équipe éditoriale du Wall Street Journal a réclamé sa démission. Le procureur fédéral de Washington a indiqué qu’il pourrait être inculpé pour son rôle dans les violences de mercredi. Elaine Chao et Betsy DeVos, respectivement secrétaire aux Transports et secrétaire à l’Éducation, ont annoncé leur démission.

Les critiques d’anciens collaborateurs ont ajouté à cet isolement. L’ex-procureur général des États-Unis William Barr a affirmé que le comportement du président au cours de la journée de mercredi représentait « une trahison de sa fonction et de ses supporteurs ». De son côté, John Kelly, ex-chef de cabinet de la Maison-Blanche, a déclaré a qu’il voterait pour démettre son ancien patron de ses fonctions s’il en avait aujourd’hui l’occasion.

« Ce qui s’est passé au Capitole [mercredi] est le résultat direct de son empoisonnement de l’esprit des gens par les mensonges et les fraudes », a-t-il dit.