(New York) Quelle macabre coïncidence. Le quartier de l’arrondissement de Queens appelé Corona, où ont vécu le musicien Louis Armstrong et le réalisateur Martin Scorsese, correspond au code régional où se trouve la plus grande concentration de cas de contamination au nouveau coronavirus aux États-Unis. La Presse s’y est promenée par une journée grise et froide de mai, afin de prendre le pouls de ses habitants. Rencontres.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

PHOTO RICHARD HÉTU, COLLABORATION SPÉCIALE

Edgar Vargas

« Il y a beaucoup de tristesse » — Edgar Vargas

« Dévastation. » Le mot tombe des lèvres d’Edgar Vargas, qui a baissé son masque pour fumer une cigarette en marchant le long d’un trottoir déserté en cette heure matinale. Le conseiller en toxicomanie, âgé de 65 ans, pense surtout à ses clients qui ont succombé à la COVID-19 ou à ceux dont la vie a été bouleversée par la pandémie dans son quartier. « Il y a beaucoup de tristesse. Le stress est aussi omniprésent. Beaucoup de gens ne travaillent pas. Ils se demandent comment ils paieront leurs factures, leur loyer, leur nourriture. » Et il y a des rechutes. « C’est une période très difficile pour les personnes qui luttent contre une dépendance. D’autant plus que les magasins d’alcool sont parmi les seuls commerces à être encore ouverts. Ça n’aide pas. » Le conseiller tente de garder le contact avec ses clients via Zoom. « Mais ça ne remplace pas les contacts en personne. Surtout quand on a affaire à une personne qui vit un deuil. »

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Maria Picarro

« Corona est l’épicentre de la pandémie » — Maria Picarro

Au chômage depuis la mi-mars, Maria Picarro ne sort plus de la maison que pour promener son chien ou acheter de la nourriture. Elle connaît plusieurs victimes de la COVID-19. « J’ai peur parce que Corona est l’épicentre de la pandémie », dit l’ex-gérante d’une discothèque de Manhattan, âgée de 50 ans. Sa plus grande hantise : prendre la ligne 7 du métro, dont les rails surélevés traversent le quartier. « C’est un des points de contamination. C’est la raison pour laquelle je prends ma voiture pour faire mon marché. Mais je devrai la vendre si je ne reçois pas bientôt des prestations d’assurance-emploi. J’ai fait la demande deux fois, mais j’attends toujours un chèque. » Elle fait une pause puis reprend : « J’utilise les derniers dollars de mon compte bancaire pour acheter ma nourriture. Je n’ai même pas l’argent pour payer mon loyer. » En baissant les yeux, elle ajoute : « C’est la première fois depuis mon arrivée à Corona, il y a 10 ans, que je ne paie pas mon loyer à temps. »

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Kamal Alma

« Je dois travailler » — Kamal Alma

« Ils étaient comme des oiseaux dont on vient d’ouvrir la cage. » Kamal Alma, propriétaire du Corona Discount & Candy Store, emploie cette image pour décrire la réaction des habitants du quartier lors du premier week-end de mai, marqué par un temps chaud et ensoleillé. « C’est comme si le coronavirus n’avait pas existé. » Depuis, l’homme de 35 ans note une recrudescence d’activité dans le quartier. Certains de ses concurrents ont rouvert leur commerce pour la première fois depuis le début de la crise. Il revoit des clients qu’il n’avait pas vus depuis des semaines. Il ne sait pas s’il doit s’en réjouir. « Plus les gens circulent, plus le virus circule », dit-il derrière un rideau de plastique. Mais il n’a jamais songé lui-même à fermer son commerce, situé à deux pas d’une station de la ligne 7. « J’ai quatre enfants à la maison et je n’ai reçu aucune aide gouvernementale. Je dois payer mon loyer, je dois acheter la nourriture. Je dois travailler. »

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Gisele Anthony

« Je suis fatiguée » — Gisele Anthony

Il est 14 h. Depuis 7 h, Gisele Anthony, mère qui élève seule de trois enfants âgés de 4, 9 et 14 ans, fait la queue — une queue qui s’étend encore sur un nombre effarant de pâtés de maisons. Dans quelques minutes, elle entrera enfin dans un centre communautaire du quartier où des préposés rempliront son panier de nourriture gratuite. « Ça me permettra de nourrir ma famille pendant deux ou trois jours », dit cette femme de ménage âgée de 34 ans qui ne travaille plus depuis le début de la crise du coronavirus et qui n’est pas admissible à l’assurance-emploi. Elle ajoute, sur un ton las : « Je suis fatiguée. Je ne m’endors pas avant 4 h du matin à force de penser à l’argent qui manque pour le loyer, pour ci et pour ça. L’autre jour, j’ai quand même puisé dans mes dernières économies pour acheter un petit téléviseur pour les enfants. Ils sont en train de devenir fous. »

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Jekelvin Graciano

« Nous recommencerons à nourrir la communauté » — Jekelvin Graciano

Jekelvin Graciano, restaurateur de 28 ans, pousse un soupir de satisfaction. « Nous venons de distribuer 450 repas en trois heures », dit-il à l’extérieur du restaurant de ses parents, dont la spécialité est le poulet à la braise (il en exploite un autre avec son frère non loin de là). « Ce restaurant a fermé ses portes pendant deux mois à cause du coronavirus. Aujourd’hui, pour sa réouverture, nous voulions offrir des repas gratuits à la communauté qui fait vivre notre famille depuis 35 ans. Nous sommes toujours en retard sur notre loyer et nos factures, mais nous voulions d’abord faire ce geste. » Les clients du restaurant, à défaut de pouvoir manger sur place, pourront passer des commandes jusqu’à nouvel ordre. « Ce sont eux qui nous ont incités à rouvrir. Ils nous disaient : ‘‘Nous avons besoin de votre nourriture, votre nourriture nous manque.’’ Nous nous sommes dits : ‘‘Si la situation s’améliore, nous recommencerons à nourrir la communauté qui est responsable de ce que nous sommes devenus.’’ »