Les gouverneurs de cinq États ruraux aux États-Unis n’ont émis aucune directive pour inciter leurs concitoyens à rester à la maison, alors que la COVID-19 s’apprête à y « frapper fort », selon des experts.

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
La Presse

Les commerces encore ouverts de Mayflower, en Arkansas, roulent à plein régime : des automobilistes de partout aux États-Unis achètent de l’essence dans les stations-service, se procurent des repas à emporter au restaurant ou font leur épicerie dans les supermarchés.

« La majorité des gens ne sont pas en confinement, explique au téléphone Michelle Evans, mère de famille qui habite la municipalité de 2500 habitants traversée par l’autoroute 40, qui parcourt les États-Unis d’est en ouest. Certaines personnes sont prudentes, d’autres, pas du tout. C’est un mélange, et le mélange est presque aussi dangereux que ne rien faire. »

Comme des millions d’Américains, Mme Evans habite dans un État dont le gouverneur n’a pas donné la directive aux résidants de se mettre en confinement (shelter-in-place). Les salles à manger des restaurants et les bars sont fermés, tout comme les autres commerces non essentiels. Mais des milliers de personnes continuent d’aller et venir sur l’autoroute 40 et d’arrêter en ville. Sur les réseaux sociaux, des habitants de l’Arkansas ont publié des images montrant que des entraînements de football et des parties de golf ont toujours lieu.

À l’épicerie, pratiquement personne ne maintient une distance de deux mètres, dit Mme Evans.

PHOTO TIRÉE DE TWITTER

Michelle Evans, résidante de Mayflower, en Arkansas

Beaucoup de gens croient que la COVID-19 est un problème qui ne les concerne pas. Quand le président dit à la télé qu’il ne va pas porter de masque, bien des gens ici se disent qu’ils ne vont pas en porter non plus.

Michelle Evans, résidante de Mayflower, en Arkansas

L’Arkansas a voté dans une proportion de 61 % pour Donald Trump aux dernières élections, contre 34 % pour Hillary Clinton.

Les experts en santé publique sont d’avis que les États ruraux des États-Unis seront les prochains touchés par une propagation accélérée du nouveau coronavirus. Le virus y est déjà actif : plus de deux comtés ruraux sur trois aux États-Unis ont des cas positifs à la COVID-19.

« Ce n’est qu’une question de temps avant que le virus attaque les petites villes éloignées et les comtés ruraux, a écrit cette semaine Michelle A. Williams, doyenne de l’École de santé publique de l’Université Harvard, dans une lettre ouverte. Et c’est dans ces endroits que la maladie frappera le plus fort », a-t-elle ajouté, notant que des États du Sud comme la Géorgie, la Louisiane et la Floride connaissaient déjà des hausses « météoriques » des cas.

Les ruraux, plus vulnérables

Les comtés ruraux seront plus touchés, car les hôpitaux y sont moins nombreux et moins bien équipés, et les problèmes économiques y placent déjà les gens dans une situation plus précaire, écrit Mme Williams. « Plus de 20 % de la population rurale est formée de gens de 65 ans et plus, et souvent, la population rurale est en moins bonne santé physique et souffre de plus de maladies chroniques que la population des centres urbains. Les gens sont plus à risque de devenir très malades – ou de mourir – s’ils devaient être infectés. »

Parmi les 50 États américains, seuls le Dakota du Nord, le Dakota du Sud, le Nebraska, l’Iowa et l’Arkansas n’ont toujours pas donné la directive aux gens de rester à la maison et de ne sortir que pour des raisons essentielles.

Questionné depuis des semaines sur son refus de lancer une directive de confinement, Asa Hutchinson, le gouverneur républicain de l’Arkansas, dit qu’il préfère y aller « au cas par cas », plutôt que d’imposer une mesure à tout l’État, qui compte un peu plus de 3 millions d’habitants.

PHOTO STATON BREIDENTHAL, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Asa Hutchinson, gouverneur républicain de l’Arkansas

Notre réponse ciblée est plus efficace qu’un confinement général.

Asa Hutchinson, gouverneur républicain de l’Arkansas, dans une entrevue sur les ondes de la radio NPR

L’Arkansas a maintenant 1077 cas confirmés d’infection à la COVID-19, et 18 morts, tandis que les professionnels de la santé déplorent un manque de tests dans l’État. Le comté de Cleburne, dans le nord de l’Arkansas, compte 24 cas d’infection à la COVID-19 par 10 000 personnes, l’un des taux les plus élevés aux États-Unis – alors qu’on ne dénombre aucun lit en soins intensifs dans les centres médicaux de cette région isolée.

Frédérick Gagnon, titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand, directeur de l’Observatoire sur les États-Unis et professeur au département de science politique de l’UQAM, est surpris de voir qu’une poignée de gouverneurs refusent toujours d’émettre des directives de confinement.

« C’est étonnant qu’il y ait des gens qui ne prennent pas encore la situation au sérieux », dit-il.

M. Gagnon note que les États qui refusent d’imposer une directive de confinement ont des nombres de cas encore relativement bas. « Ce sont aussi tous des États dirigés par des gouverneurs républicains, et on sait que les républicains, jusqu’au 16 mars, ont eu tendance à dire que le problème de la COVID-19 était moins sérieux qu’on ne le croyait. Même en Floride, où il y a beaucoup de cas, ce n’est que tout récemment que le gouverneur [Ron] DeSantis a donné une directive de confinement. »

Contrairement à ce qui se produit dans les régions plus peuplées, où les experts n’hésitent pas à prendre la parole pour faire valoir leur point de vue sur les mesures à mettre en place, les États qui n’ont pas encore donné de directive de confinement débattent peu de la question sur la place publique.

Quand La Presse a voulu interviewer la Dre Wendy Nembhard, directrice du département d’épidémiologie de l’Université d’Arkansas de sciences médicales (UAMS), afin d’avoir son avis sur l’absence de directive de confinement, la direction de l’établissement a déclaré que cela n’était pas possible.

« [Notre université] n’a pas l’autorité nécessaire pour s’exprimer à ce sujet », a répondu Ashley McNatt, responsable des communications de l’UAMS, nous renvoyant plutôt aux déclarations des officiels de l’État.

Miser sur la prière

Dans plusieurs États, c’est sur les réseaux sociaux que les citoyens font entendre leurs critiques.

Cette semaine, Kristi Noem, la gouverneure républicaine du Dakota du Sud, a décrété une « journée de prière » dans son État. « J’encourage tous les citoyens du Dakota du Sud à prier pour la fin de cette pandémie », a-t-elle écrit sur Twitter. La gouverneure républicaine de l’Iowa a fait la même chose le lendemain.

Ces messages ont suscité plusieurs réponses critiques. « Ça fait des mois que vous priez, et regardez où ça nous a menés », a écrit un usager. Un autre a répondu : « Je prie pour que nous ayons un nouveau gouverneur. »