(New York) La décision a été « très difficile et douloureuse », a reconnu Bernie Sanders lors d’un discours retransmis en ligne depuis son domicile de Burlington, au Vermont. Mais elle était inéluctable. Tirant de l’arrière par un peu plus de 300 délégués sur Joe Biden dans la course à l’investiture démocrate, le candidat de 78 ans a conclu qu’il n’avait plus aucun espoir de l’emporter.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

« Dans ce moment désespéré, je ne peux pas, en mon âme et conscience, continuer à mener une campagne que je ne peux pas gagner, et qui interférerait avec le travail important qui est requis de nous tous en cette heure difficile », a-t-il dit en annonçant son retrait au lendemain d’une primaire démocrate au Wisconsin dont les résultats finaux seront connus la semaine prochaine.

Du même coup, Bernie Sanders a promis son appui à Joe Biden, celui qui est désormais virtuellement assuré d’affronter Donald Trump en novembre, voyant en lui « un homme très respectable » avec qui il travaillera « pour faire avancer [ses] idées progressistes ».

Ce retrait met sûrement fin aux ambitions présidentielles de Bernie Sanders, franc-tireur indépendant qui briguait l’investiture démocrate pour la deuxième fois. Mais il ne peut occulter un fait d’armes remarquable : malgré sa défaite, le candidat socialiste démocrate aura gagné la bataille des idées. Et il n’est pas le seul à le dire.

Un parti plus à gauche

« La plupart des démocrates font désormais campagne sur un programme et des idées qui sont à la gauche de l’endroit où se situaient Barack Obama et Hillary Clinton. Et cela est dû en grande partie à Bernie Sanders », a indiqué à La Presse Michael Kazin, professeur d’histoire à l’Université Georgetown et auteur d’un livre à paraître sur l’histoire du Parti démocrate.

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« Bernie [Sanders] a fait quelque chose de rare en politique. Il n’a pas seulement mené une campagne politique ; il a créé un mouvement », a écrit Joe Biden.

« Ils sont au moins en faveur d’une option publique robuste en matière de santé. Ils veulent taxer davantage les riches. Ils veulent soutenir la syndicalisation des travailleurs. Ils veulent augmenter le salaire minimum. Et ils réalisent aussi la nécessité de garder les jeunes progressistes dans le giron démocrate. Pour ce faire, ils devront, s’ils ne sont pas idiots, dire des choses qui convaincront ceux qui aiment Sanders que les démocrates sont en faveur de certaines choses qu’ils aiment. »

Après l’annonce de Bernie Sanders, Joe Biden a entamé cette campagne de séduction en rendant hommage à son rival et à ses idées.

« Bernie a fait quelque chose de rare en politique. Il n’a pas seulement mené une campagne politique ; il a créé un mouvement », a écrit l’ancien vice-président dans un texte publié sur le site Medium. « Et ne vous y méprenez pas, je crois qu’il s’agit d’un mouvement qui est aussi fort aujourd’hui qu’hier. »

Le verdict des Noirs

Mais la bataille des idées n’était pas la seule qui comptait. Il y avait aussi celle des délégués, déterminante dans la course à l’investiture d’un parti. Et celle-là, Bernie Sanders l’a perdue en échouant à concrétiser une belle promesse : inspirer une participation record des jeunes, des minorités et des travailleurs de la classe ouvrière.

Or, les cols bleus lui ont notamment fait faux bond au Michigan, un État clé où il avait surpris Hillary Clinton en 2016. Les jeunes n’ont pas voté en nombre record ni en Iowa, ni au New Hampshire, ni au Nevada, trois États où il a gagné le vote populaire en février. Et les électeurs afro-américains lui ont complètement tourné le dos, en commençant par ceux de la Caroline du Sud, qui ont relancé la campagne de Joe Biden à la veille du « super mardi ».

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Après l’annonce de Bernie Sanders, Joe Biden a rendu hommage à son rival et à ses idées.

« Je crois que l’hostilité de Sanders envers l’establishment du Parti démocrate lui a nui chez les Noirs », a confié à La Presse Hans Noel, politologue à l’Université Georgetown. « Establishment est un mot vague, et pour nombre de supporteurs de Sanders, c’est une vague organisation du pouvoir qui est le vrai ennemi. Mais pour les électeurs noirs, le parti, ce sont les gens qui ont travaillé dur pour protéger leurs droits. Ce n’est pas un hasard si les Noirs sont les démocrates les plus loyaux. »

Ocasio-Cortez, l’héritière ?

Tout en reconnaissant que Bernie Sanders « a eu un énorme impact sur le Parti démocrate », Hans Noel n’y voit pas que des effets positifs.

« Sanders a enhardi ceux qui n’aiment pas la stratégie de la modération. Ainsi, des candidats comme Biden et Clinton sont accusés d’être trop libéraux par la droite et trop conservateurs par la gauche. » 

« Joe Biden aura du mal à les rejoindre parce que nombre de supporteurs de Sanders ont accusé des candidats progressistes comme Kamala Harris et Cory Booker d’être des vendus. »

Alexandria Ocasio-Cortez, faut-il préciser, ne faisait pas partie de ces supporteurs. Figure de proue du mouvement progressiste, la jeune représentante démocrate de New York a contribué à donner un second souffle en octobre dernier à la campagne de Bernie Sanders, qui venait de subir un infarctus.

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Alexandria Ocasio-Cortez et Bernie Sanders, le 8 mars dernier

Mais elle s’est par la suite montrée critique de l’approche de son mentor et de ses critiques incessantes envers l’« establishment » démocrate.

Elle aurait souhaité que Sanders adopte un ton plus rassembleur pour éviter que tous ses rivaux modérés ne fassent bloc autour de Joe Biden, comme ils l’ont fait à la veille du « super mardi ».

Il reviendra peut-être un jour à AOC de transformer la victoire idéologique de Bernie Sanders en triomphe politique.