Il y a un ovni dans le paysage politique de notre gigantesque voisin du Sud : Bernie Sanders.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Le sénateur du Vermont s’impose comme le candidat qui monte pour représenter le Parti démocrate dans le duel présidentiel de novembre. Sa victoire aux caucus du Nevada dimanche surprend aux États-Unis, et a même été comparée par un commentateur politique tout ce qu’il y a de plus modéré à… la prise de la France par les nazis en 1940.

Sanders est assurément une curiosité dans le paysage politique américain. D’abord, il est du Vermont, un État atypique férocement indépendant. Ensuite, Sanders a été élu sénateur de cet État en se décrivant comme… socialiste.

Sanders est davantage un social-démocrate à l’européenne, rappelait notamment un Prix Nobel d’économie qui chronique dans le New York Times, social-démocrate comme l’est le Danemark, par exemple, un pays que Sanders aime bien donner en exemple.

Aux États-Unis, land of the free, pays des possibles, paradis des individualismes, Bernie Sanders chante une chanson qui n’a jamais brûlé les palmarès : il dit que le collectif n’est pas toujours une hérésie.

PHOTO NICK WAGNER, ASSOCIATED PRESS

Bernie Sanders

Ses ambitions – études supérieures accessibles, accès universel aux soins de santé, un filet social digne de ce nom, etc. – feraient de lui un politicien à peine remarquable au Canada. 

Aux États-Unis, il est vu comme un dangereux révolutionnaire.

Mais ce qui est étonnant, c’est que la popularité dans les rangs démocrates de Bernie Sanders soit étonnante.

Mais l’American Dream qui fait miroiter que n’importe qui peut s’extirper de ses conditions de naissance, même les plus pitoyables, pour devenir riche et heureux, n’est que ça : un rêve. Ce qui détermine si vous allez devenir riche, c’est d’abord si vos parents étaient riches.

Les États-Unis, c’est bien sûr formidable si vous êtes riche et en santé. C’est moins formidable pour la moyenne des ours, même que c’est très, très cher, être pauvre aux États-Unis. L’ex-secrétaire américain au Travail Robert Reich consacre une grande partie de ses énergies ces dernières années à illustrer les dommages des inégalités dans son pays, causées par une classe politique vampirisée par les intérêts des riches et des entreprises, sur le dos des Américains ordinaires.

Selon les mots de l’économiste du MIT Robert Temin, il y a désormais deux pays aux États-Unis : un pays où vit 20 % de la population, les gens aisés qui travaillent dans des secteurs comme la finance, la technologie et l’électronique ; et l’autre pays, celui où 80 % des gens survivent dans des jobs mal payées. Entre les deux ? Il n’y a plus grand-monde, et la classe moyenne rétrécit à vue d’œil.

C’est aux 80 % des Américains pour qui le système ne fonctionne pas que s’adresse Bernie Sanders.

Ceux-là, ces 80 % qui vivent au pays de l’anxiété quotidienne des jobines mal payées et des dettes, sans grand espoir de mobilité sociale, où le moindre pépin de santé vous fait flirter avec la faillite, n’ont pas vu leur pouvoir d’achat augmenter depuis le milieu des années 70.

Ceux-là, ils regardent la classe politique américaine multiplier les cadeaux pour les riches, à grands coups de coupes d’impôt pour les entreprises et les mieux nantis, depuis des années.

Ceux-là, qui sont à une crevaison de ne pas pouvoir aller travailler et de se faire sacrer dehors parce que les normes du travail sont biaisées contre les travailleurs, ils regardent à Washington et ils voient quoi ?

Ils voient que Trump a parrainé une réforme qui a consenti une déduction fiscale encore plus importante à l’achat d’un… jet privé, fétiche de choix des milliardaires et des millionnaires.

Et on s’étonne que Sanders soit populaire, qu’il domine la brochette de candidats qui sont des reflets du business as usual (Buttigieg) ou de la politics as usual (Biden) qui ont permis ces inégalités ?

On dira que Sanders est populiste, un populiste de gauche. Possible…

Possible aussi que les milieux politiques, des médias et des affaires des États-Unis fassent essentiellement partie des 20 % de privilégiés qui ne visitent jamais le « pays » où 80 % des Américains tirent le diable par la queue dans des conditions de vie qui ont plus à voir avec un pays en voie de développement qu’avec le pays le plus riche de l’Histoire du monde.

Dans ce pays, possible qu’on croie aux ovnis comme Bernie.