Les fusillades de masse n’ont jamais été aussi meurtrières aux États-Unis. Une nouvelle étude estime que, loin d’être le fruit du hasard, cette tendance est attribuable à la « recherche de la gloire » et au désir de « battre » le record des tueurs précédents, signale Adam Lankford, du département de criminologie de l’Université de l’Alabama, selon qui les médias ont un rôle à jouer pour faire cesser ce cycle. La Presse lui a parlé.

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
La Presse

Q. Les cinq fusillades de masse les plus meurtrières aux États-Unis sont toutes survenues depuis 2007. On entend souvent dire que c’est parce que les armes sont plus meurtrières qu’avant. Qu’en pensez-vous ?

R. Les armes nécessaires pour commettre des fusillades de masse ayant un haut taux de mortalité sont offertes aux États-Unis depuis des décennies. On n’a qu’à penser à la tuerie de l’Université du Texas en 1966 [qui avait fait 18 morts] ou encore à celle dans un McDonald’s en Californie en 1984 [21 morts]. La différence, c’est que les auteurs des fusillades sont de plus en plus nombreux à vouloir dépasser le nombre de morts atteint par les tueurs qui les ont précédés. Alors c’est une priorité pour eux d’acquérir des armes puissantes et de planifier leurs stratégies d’attaque de façon à maximiser le nombre de victimes.

Q. Vous notez que le nombre élevé de fusillades de masse aux États-Unis a un effet d’entraînement et incite d’autres personnes à passer à l’acte. Y a-t-il une façon de briser ce cercle vicieux ?

R. Nous avons en effet découvert que 50 % des auteurs des fusillades de masse les plus meurtrières depuis 2010 avaient été influencés par des tueurs qui les avaient précédés. Ils ont été influencés en raison de la couverture médiatique, pas en ayant un contact direct avec eux. La recherche suggère que nous pouvons réduire les risques d’imitation en évitant de donner à l’auteur de la tuerie un statut de vedette, en évitant de le récompenser de quelque façon que ce soit (par exemple par une couverture médiatique sensationnaliste, la gloire ou l’attention) et en évitant de dire que cet individu a obtenu du succès (par exemple en affirmant qu’il a accompli une mission ou fait passer un message).

Q. Comment les journalistes, les chefs de pupitre et les médias en général peuvent-ils faire leur travail tout en s’assurant de ne pas accorder de gloire ou d’attention indue à l’auteur d’une tuerie ?

R. Dans les dernières décennies, la recherche de la gloire est soudainement devenue une des plus hautes priorités pour de nombreux Américains – y compris des auteurs de fusillades. Ce changement culturel sur le plan des valeurs n’est pas la faute des médias. Toutefois, la couverture médiatique serait plus responsable si les médias cessaient de publier le nom et la photo des auteurs des tueries de masse (sauf lorsqu’il s’agit d’un avis de recherche concernant un suspect toujours en fuite), tout en continuant à publier les autres détails de ces crimes au besoin. La publication de la photo des tueurs récompense leur geste et encourage les imitateurs, tout en assouvissant une certaine curiosité macabre chez le public. Dans la majorité des cas, remplacer le nom du tueur par l’année et le lieu de l’attaque, tout en utilisant des termes comme « auteur » ou « suspect » (par exemple : « l’auteur de la fusillade de Las Vegas en 2017 »), conduirait à modifier moins de 2 % du nombre total de mots d’un article. Le nom du tueur pourrait toujours être utilisé dans le cadre de l’enquête et du processus judiciaire, mais il n’a pas besoin d’apparaître dans la couverture médiatique, où son influence est la plus dangereuse.

78 %

Proportion des fusillades de masse dont l’auteur cherchait implicitement ou explicitement à devenir célèbre, de 2010 à 2019. De 1966 à 2009, 44 % des fusillades de masse étaient concernées.