L’arrivée de Joe Biden à la présidence des États-Unis mènera-t-elle à la fermeture de la prison militaire de Guantánamo, où une quarantaine d’hommes demeurent détenus près de deux décennies après le déclenchement de la « guerre au terrorisme » ?

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

La vie d’Ahmed Rabbani pourrait dépendre de la réponse à la question puisque ce ressortissant pakistanais mène depuis plus d’un an une grève de la faim malgré les efforts de ses geôliers américains pour le nourrir de force.

L’homme de 52 ans ne pèse plus que 37 kg alors qu’il en pesait normalement 77.

« Si je descends à 30 kg, je vais sans doute mourir. Je ne veux pas, mais je ne vois pas d’autre solution. Ils m’ont enfermé pour plus de 18 ans et je ne vois aucune fin à la torture que je subis », explique-t-il dans un témoignage récemment publié dans un journal pakistanais.

L’avocat de M. Rabbani, Mark Maher, souligne que le détenu parle des kilogrammes perdus comme « des parties de lui qui ont réussi à échapper à Guantánamo ».

PHOTO FOURNIE PAR L’ORGANISME REPRIEVE

Ahmed Rabbani

« Sa capacité à perdre du poids est l’un des seuls moyens dont il dispose pour se faire entendre relativement au traitement inimaginable qu’il subit », commente M. Maher, un juriste de l’organisation anglaise Reprieve qui représente une demi-douzaine de détenus de la prison.

Le gouvernement américain, dit-il, refuse de libérer M. Rabbani même s’il est établi qu’il a été confondu avec un extrémiste connu. Appréhendé initialement par les services de renseignements pakistanais, il a été « vendu » 5000 $ aux forces américaines et longuement torturé en Afghanistan avant d’être transféré à Guantánamo en 2004, où il demeure depuis.

Un signe d’espoir

Le Pakistanais fait partie d’un groupe de 25 détenus « de faible valeur » aux yeux du Pentagone qui n’ont pas été accusés de quoi que ce soit, mais qui demeurent détenus, relève M. Maher, qui voit en l’arrivée de Joe Biden au pouvoir un signe d’espoir.

La première tâche de la nouvelle administration devrait être de faire sortir de la prison les gens qui ne sont accusés de rien pour éviter de donner l’impression qu’on leur inflige une peine d’emprisonnement à vie sans avoir eu droit à un procès.

Me Mark Maher, avocat d’Ahmed Rabbani

Le président désigné a réitéré durant la campagne qu’il demeurait déterminé à fermer la prison parce qu’elle « va à l’encontre des valeurs » des États-Unis et mine la sécurité nationale du pays en donnant un argument de recrutement aux organisations terroristes.

Le politicien demeure cependant discret sur la façon dont il entend y parvenir.

Peu après son arrivée au pouvoir en 2008, Barack Obama avait fait grand cas de son intention de fermer le centre de détention, situé sur l’île de Cuba, mais il n’a pu y parvenir, en grande partie à cause de l’opposition du camp républicain.

La formation avait dépeint le projet du président démocrate comme une marque de faiblesse face aux terroristes et martelé qu’elle représentait un risque pour la sécurité des Américains.

Le Congrès a adopté une loi empêchant le transfert de détenus de la prison sur le sol américain, pour quelque motif que ce soit.

Pour réduire la population carcérale, l’administration Obama a entrepris de transférer les détenus qui n’étaient plus considérés comme une menace vers leur pays d’origine ou des pays tiers.

Plus de 200 prisonniers ont ainsi quitté Guantánamo, s’ajoutant à des centaines d’autres qui avaient connu un sort similaire sous le président George W. Bush après la période frénétique d’arrestations suivant les attentats du 11 septembre 2001.

Barack Obama misait sur la possibilité de transférer aux États-Unis des détenus à haut risque comme Khalid Sheikh Mohammed, considéré comme le cerveau des attentats, pour les détenir et les juger formellement, mais cette avenue a dû être abandonnée.

Des commissions militaires ont été mises en place à Guantánamo et des procédures engagées contre le militant d’Al-Qaïda et une dizaine de détenus, mais le processus, très critiqué par les organisations de défense des droits de la personne, est extrêmement lent et compliqué par le fait que nombre d’entre eux ont été torturés.

Tombés dans l’oubli

Larry Siems, un éditeur qui a publié le témoignage-choc d’un ancien détenu de Guantánamo il y a quelques années, déplore que l’existence de la prison et le sort des hommes qui demeurent détenus soient tombés dans l’oubli durant la présidence de Donald Trump.

Le dirigeant américain avait indiqué à son arrivée en poste il y a quatre ans qu’il entendait transférer d’autres « méchants » à la prison, mais il n’en a rien fait. Il a cependant gelé le processus d’évaluation permettant aux détenus jugés moins problématiques d’obtenir l’autorisation pour un transfert vers un autre pays.

Il y a une terrible négligence et un refus immature de voir en face les conséquences d’une très mauvaise décision.

Larry Siems, éditeur

M. Siems s’attend à ce que les républicains relancent leurs interventions alarmistes si Joe Biden revient sur le projet de fermeture de la prison.

« Jouer sur la peur s’avère un mécanisme politique très efficace aux États-Unis qui peut être réactivé dans ce dossier », dit-il.

Sean Vitka, analyste rattaché à Demand Progress, pense que les républicains ont épuisé les options de rechange à la fermeture.

« Il n’y a pas d’autre façon de s’extraire de Guantánamo », relève M. Vitka, qui a signé en mai avec les dirigeants de dizaines d’autres organisations progressistes une lettre ouverte pressant Joe Biden de passer à l’action sur plusieurs dossiers sensibles en matière de droits de la personne, dont celui-là.

S’il ne le fait pas, la situation des détenus va continuer à se détériorer, prévient M. Maher, qui n’a pu se rendre sur place depuis le début de la pandémie pour voir Ahmed Rabbani et ses autres clients en personne.

« Il a beaucoup souffert de la torture subie dans les années suivant son arrestation. Mais il me dit que ce qu’il vit maintenant est bien pire », conclut l’avocat, qui lui a parlé au téléphone il y a une semaine.