Les Américains ont franchi lundi une nouvelle étape électorale : sans surprise, les grands électeurs se sont prononcés en faveur de Joe Biden. Explications d’un système complexe.

Janie Gosselin Janie Gosselin
La Presse

Étape cruciale

Pour un spécialiste électoral comme John C. Fortier, le 14 décembre est « comme le Super Bowl », dit en riant le directeur d’études gouvernementales au Bipartisan Policy Center. Les images de ces hommes et femmes votant dans chaque État sont peut-être un brin moins enlevantes que celles d’une finale de football, concède-t-il, mais il s’agit tout de même d’une étape cruciale de la présidentielle américaine : théoriquement, ce sont ces grands électeurs qui choisissent le prochain président. En votant, les Américains ont choisi une liste de grands électeurs, dont le nombre correspond en gros au poids démographique de l’État. Une majorité du vote populaire permet de remporter l’appui de tous les grands électeurs d’un État, sauf au Nebraska et au Maine, où le système diffère. Ce sont alors les électeurs de la liste du parti gagnant qui sont appelés à voter pour le président et le vice-président, le premier lundi suivant le deuxième mercredi de décembre d’une année électorale.

Biden

Joe Biden s’est adressé aux Américains lundi soir. « Dans la bataille pour l’âme de l’Amérique, la démocratie l’a emporté, a-t-il déclaré. L’intégrité de nos élections a été préservée. Maintenant, il est temps de tourner la page, de nous rassembler, de guérir. » Le démocrate a remporté l’élection avec 81,28 millions de voix, soit 51,3 %, contre 74,22 millions pour le président sortant Donald Trump. Selon la répartition par État, on attribue 306 votes de grands électeurs à Joe Biden et 232 à Donald Trump.

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PHOTO TIRÉE DU SITE INTERNET DE L’ARIZONA STATE UNIVERSITY

John C. Fortier, directeur d’études gouvernementales au Bipartisan Policy Center

Les grands électeurs pouvaient-ils voter comme bon leur semblait ? Oui et non : dans 32 États, plus le district de Columbia, la loi requiert qu’ils se conforment à la volonté populaire dans l’État. Il est très rare que ces électeurs, choisis parmi les fidèles d’un parti, sortent du rang. « Habituellement, quand ça arrive, ce sont des votes pour protester, mais qui n’ont pas d’impact sur le résultat final », explique M. Fortier. Par exemple, en 2016, trois grands électeurs ont voté pour Colin Powell – qui n’était pas candidat – plutôt que pour Hillary Clinton.

Des critiques

Au cours des 20 dernières années, il est arrivé deux fois que le candidat ayant le plus de voix perde la présidence, à cause du système basé sur le collège électoral. Des voix s’élèvent pour réclamer un changement, mais il n’est pas facile à réaliser, puisque modifier la Constitution requiert un appui des deux tiers des deux chambres et la ratification dans les trois quarts des 50 États. Pour Kermit Roosevelt, professeur de droit à l’Université de Pennsylvanie, le système répond à des problèmes qui ne se posent plus aujourd’hui. « Il y avait une peur que les gens ordinaires n’aient pas assez d’information et que les candidats ne leur soient pas assez familiers », explique ce descendant du président Theodore Roosevelt. Les pères fondateurs craignaient aussi la possibilité de pressions pour donner le droit de vote à plus de personnes – par exemple, aux femmes – pour accroître le nombre de bulletins de vote, ajoute-t-il. Les esclaves permettaient aussi d’aller chercher plus de grands électeurs, puisque cinq esclaves comptaient pour trois habitants d’un État dans le calcul démographique, sans avoir le droit de voter.

Changements en vue ?

PHOTO LOGAN CYRUS, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Les tactiques du camp Trump pour délégitimiser le résultat du vote – en l’absence de preuves concrètes – ajoutent de l’eau au moulin des partisans d’un changement du système électoral.

Le National Popular Vote Interstate Compact tente de changer le système électoral sans passer par un amendement constitutionnel. Il s’agit d’un accord pour exiger que les grands électeurs votent pour le gagnant du scrutin à l’échelle du pays, et non seulement de l’État. Jusqu’à maintenant, 15 États et le district de Columbia se sont prononcés en faveur, pour un total de 196 grands électeurs. Il s’agit cependant d’États démocrates, et les républicains restent plus difficiles à convaincre pour obtenir les 270 requis pour la majorité. « Je pense que ça fonctionnerait, dit M. Roosevelt. Il y a des gens qui pensent que c’est anticonstitutionnel, et j’imagine que ce serait contesté en cour. On verrait ce que la Cour suprême en dirait. » Les tactiques du camp Trump pour délégitimiser le résultat du vote – en l’absence de preuves concrètes – ajoutent de l’eau au moulin des partisans d’un changement.

Prochaines étapes

Les votes de chaque État seront acheminés à Washington et validés le 6 janvier prochain au Congrès. « Il pourrait y avoir une dernière controverse le 6 janvier, croit M. Fortier. Je ne crois pas que ce serait quoi que ce soit qui changerait le résultat des élections, mais peut-être un peu de drame. Il pourrait y avoir par exemple un républicain de la Chambre qui s’oppose ou quelque chose du genre. » La passation du pouvoir et la prestation de serment du nouveau président auront lieu le 20 janvier 2021. Le président Donald Trump n’a toujours pas concédé la victoire et continuait lundi à dénoncer ce qu’il qualifie de « fraude », malgré l’absence de preuves.

– Avec Alice Girard-Bossé, La Presse, l’Agence France-Presse et l’Associated Press