Des travailleurs s’activent jour et nuit pour construire le plus de kilomètres de mur possible à la frontière avec le Mexique d’ici le 19 janvier, à la demande de Donald Trump. Et ce, même si le président désigné Joe Biden a promis une coupure radicale avec son prédécesseur.

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
La Presse

C’était la promesse phare de la présidence de Donald Trump : construire un mur « grand et magnifique » à la frontière avec le Mexique, et refiler la facture au gouvernement mexicain.

À quelques semaines de la fin du mandat de Donald Trump, une palissade de métal haute comme un édifice de trois étages a été dressée sur 667,8 km des 1187,7 km promis par l’administration Trump, soit 56 %.

De ce nombre, seuls 93 kilomètres de mur ont été érigés sur un terrain vierge. Le reste du mur a remplacé des portions déjà existantes ou vient s’ajouter à des segments construits sous les administrations précédentes.

Facture de l’opération : plus de 18 milliards de dollars, soit près de 27 millions par kilomètre. Payés par Washington.

« Le mur de Trump a fait l’objet de dépenses colossales, mais dans les faits, il ne règle rien, estime Vicki Gaubeca, directrice de la Coalition des communautés de la frontière du Sud (SBCC), qui représente plus de 60 groupes communautaires le long de la frontière entre les États-Unis et le Mexique.

  • Portion nouvellement construite du mur qui sépare les États-Unis du Mexique, dans l'État du Nouveau-Mexique

    PHOTO HERIKA MARTINEZ, AGENCE FRANCE-PRESSE

    Portion nouvellement construite du mur qui sépare les États-Unis du Mexique, dans l'État du Nouveau-Mexique

  • Des travailleurs s’apprêtent à couler la fondation d’une section du mur entre Columbus, au Nouveau-Mexique, et Ascension, dans l'État mexicain du Chihuahua, le 30 novembre dernier.

    PHOTO HERIKA MARTINEZ, AGENCE FRANCE-PRESSE

    Des travailleurs s’apprêtent à couler la fondation d’une section du mur entre Columbus, au Nouveau-Mexique, et Ascension, dans l'État mexicain du Chihuahua, le 30 novembre dernier.

  • Cette portion faite de béton et d'acier est en voie d'être érigée près de Mission, au Texas.

    PHOTO ERIC GAY, ASSOCIATED PRESS

    Cette portion faite de béton et d'acier est en voie d'être érigée près de Mission, au Texas.

  • Une grue à l'œuvre le long de terres agricoles à Hidalgo, au Texas, le 16 novembre.

    PHOTO ERIC GAY, ASSOCIATED PRESS

    Une grue à l'œuvre le long de terres agricoles à Hidalgo, au Texas, le 16 novembre.

  • Ici, une autre portion en construction, dans la vallée de la rivière San Pedro, en Arizona, le 18 novembre.

    PHOTO ADRIANA ZEHBRAUSKAS, THE NEW YORK TIMES

    Ici, une autre portion en construction, dans la vallée de la rivière San Pedro, en Arizona, le 18 novembre.

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En baisse depuis le début des années 2000, les passages irréguliers représentent moins de 0,2 % de l’ensemble des passages à la frontière américaine, note-t-elle. Et la majorité des personnes en situation irrégulière aux États-Unis n’ont pas franchi la frontière clandestinement : elles sont entrées au pays légalement par des points d’entrée officiels, et ont omis de quitter le pays à la date prévue dans leur visa.

« Au lieu de dépenser des milliards à construire un mur à la frontière, imaginez ce qu’on aurait pu accomplir si on avait construit des centres de traitement qui respectent des droits de l’homme et la dignité humaine près des points d’entrée déjà existants. Ça aurait pu avoir un effet incroyable. Mais Trump a fait le contraire. »

PHOTO DOUG MILLS, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Le président Trump lors d'une tournée en Arizona, en juin dernier, apposant sa signature sur une plaque installée sur le mur qu'il a tant vanté.

Giovanni Peri, professeur d’économie à l’Université de Californie à Davis, spécialiste depuis des décennies de l’impact économique des immigrants et des réfugiés dans le monde, souligne que l’enjeu du mur avec le Mexique est avant tout « un symbole », et qu’il ne constituera pas le principal legs de Trump en matière d’immigration.

L’approche de Trump en matière d’immigration, dit-il, s’est résumée à un mot : dissuasion.

« Qu’il s’agissait de travailleurs qualifiés, de demandeurs d’asile, d’étudiants étrangers, de détenteurs de visa… Trump et son administration ont voulu bloquer l’immigration sur tous les fronts. Pourtant, les études nous disent que l’immigration est bénéfique pour l’économie américaine. Mais l’approche de Trump ne s’appuyait pas sur des données probantes. Elle s’appuyait sur l’idéologie. »

Beaucoup des limitations à l’immigration imposées par Donald Trump l’ont été par l’intermédiaire d’une batterie de décrets présidentiels (executive order en anglais). C’est son principal accomplissement, car cela touche des millions de personnes.

Beaucoup plus que le mur, ce sont les décrets qui ont permis à Trump d’accomplir son objectif.

Giovanni Peri, professeur d’économie à l’Université de Californie à Davis

Début de l’ère Biden

À son arrivée au pouvoir, le mois prochain, Joe Biden compte couper avec les politiques de l’ère Trump, notamment sur l’immigration.

Dès le premier jour de sa présidence, Joe Biden a promis de faire tomber le controversé décret « Protéger la Nation de l’entrée de terroristes étrangers aux États-Unis », qui interdit l’entrée aux citoyens de l’Irak, de l’Iran et de la Libye, notamment, et qui est en vigueur depuis le début de 2017.

Joe Biden pourrait aussi renverser d’autres décrets présidentiels de Trump, dont, par exemple, sa décision de renvoyer au Mexique les demandeurs d’asile dont le dossier est en cours d’examen, croit Giovanni Peri.

S’il le fait, les États-Unis devront être prêts à accueillir entre 20 000 et 30 000 personnes qui campent aujourd’hui le long de la frontière du côté mexicain.

Giovanni Peri, professeur d’économie à l’Université de Californie à Davis

Quant à la construction du mur à la frontière mexicaine, qui fait aujourd’hui l’objet de travaux intensifs de jour comme de nuit, Joe Biden a promis qu’elle cesserait. Mais cela risque de coûter des millions au gouvernement, qui devrait dédommager les entreprises déjà embauchées pour construire le mur.

Le président Biden compte aussi mettre fin au décret d’« Urgence nationale » signé par Donald Trump, et qui permet au gouvernement d’utiliser des fonds destinés au département de la Défense pour construire le mur.

PHOTO JORGE DUENES, REUTERS

Manifestation de migrants le long du mur, côté mexicain près de Tijuana, brandissant des piñatas à l'effigie du président Trump et d'un garde-frontière américain, le 31 octobre dernier.

Lois ou décrets

Au cours de la prochaine année, il faudra voir si Joe Bien décidera de s’attaquer à une réforme en profondeur de l’immigration – pas en utilisant des décrets présidentiels, mais avec des lois adoptées au Congrès.

« Bien sûr, tout va dépendre des résultats des élections en janvier en Géorgie pour les deux postes de sénateur, dit M. Peri. Si les démocrates obtiennent deux victoires, ils ont la majorité au Sénat, et peuvent avoir la voie libre pour adopter des lois. Si les démocrates ne gagnent pas, Biden aurait beaucoup moins d’options, et devra continuer à travailler avec les décrets. »

Vicki Gaubeca dit qu’elle et les organisations qu’elle représente ont un « optimisme prudent » envers Joe Biden.

Biden a bien sûr été le vice-président d’Obama pendant huit ans, et les réalisations d’Obama en matière d'immigration ne sont pas inspirantes, dit-elle. Trois millions de personnes, dont 1,7 million qui n’avaient pas de casier judiciaire, ont été expulsées sous Obama.

C’est aussi sous l’administration Obama que les centres de détention de familles ont repris du service. La construction du mur frontalier a aussi continué sous sa présidence. Nous ne voulons pas voir Joe Biden faire la même chose.

Vicki Gaubeca, directrice de la Coalition des communautés de la frontière du Sud

Joe Biden a affirmé que « pas un kilomètre supplémentaire » du mur sur la frontière ne serait construit sous son administration. « Ce qu’il n’a pas dit, c’est s’il annulerait les contrats déjà signés pour la construction de sections du mur, et cesserait les expropriations de terrains privés déjà entreprises le long de la frontière. »

Mme Gaubeca aimerait aussi voir Joe Biden faire démonter les portions de mur installées durant la présidence de Donald Trump.

« Tout ce que le mur fait, c’est de pousser les familles à passer la frontière dans des endroits toujours plus éloignés, toujours plus dangereux. Personne ne gagne. Ça crée plus de misère à la frontière. Je crois que nous avons la capacité d’être plus créatifs avec nos politiques. »

Dans l’immédiat, la crise de la COVID-19 va sans doute empêcher Joe Biden de faire remonter rapidement les arrivées d’immigrants et de demandeurs d’asile, croit M. Peri.

« Mais lorsque beaucoup de gens auront été vaccinés, en mars, en avril, il sera crucial de voir si Biden décidera de retirer les limites très basses imposées par Trump, du moins chez les immigrants munis d'un visa. »

Alejandro Mayorkas

PHOTO CAROLYN KASTER, ASSOCIATED PRESS

Alejandro Mayorkas

Joe Biden a annoncé le mois dernier la nomination d’Alejandro Mayorkas, ancien procureur fédéral de l’État de la Californie, au poste de directeur de la Sécurité intérieure des États-Unis, qui supervise le service des douanes. Si sa candidature devait être confirmée, M. Mayorkas deviendrait le premier Latino-Américain à occuper cette fonction.

Le mur en chiffres

PHOTO ERIC GAY, ASSOCIATED PRESS

Une partie du mur en construction à Mission, au Texas

3142 km


Longueur de la frontière entre les États-Unis et le Mexique

1187,7 km


Longueur du mur promis par l’administration Trump en début de mandat

667,8 km


Longueur du mur érigé sous Trump jusqu’ici.

0 $


Somme payée par le Mexique pour la construction du mur. Donald Trump a promis en 2016 que le Mexique rembourserait les coûts de la construction du mur.

8000


Nombre officiel de migrants trouvés morts le long des différentes sections du mur entre les États-Unis et le Mexique depuis 20 ans. Le véritable bilan est sans doute beaucoup plus élevé – des milliers de personnes manquent à l’appel.