Le président avait cédé la parole à un général, mais c’est le Dr Moncef Slaoui qui est arrivé au micro. Sous le masque, un accent marocain et français perçait.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Le directeur scientifique de l’Opération « vitesse de la lumière », en effet, est un immigré musulman né au Maroc et formé en Belgique, l’un des meilleurs spécialistes des maladies infectieuses du monde.

Pendant quelques instants, le meilleur des États-Unis s’offrait à nos yeux. Un président qui avait déclenché une opération scientifique sans précédent pour trouver un vaccin. Un pays capable de consacrer des ressources exceptionnelles à la découverte d’une solution à une crise mondiale. Une capacité logistique, incarnée par l’armée la plus puissante du monde, mise au service du bien public.

PHOTO EVAN VUCCI, ASSOCIATED PRESS

Portant son masque, Moncef Slaoui, sans prononcer une seule parole politique, était une réplique magnifique et silencieuse à la xénophobie trumpiste, écrit notre chroniqueur.

Car après tout, si le virus est apparu en Chine, aux dernières nouvelles, le vaccin ne viendra pas de là.

Des projets sont en cours un peu partout, mais au fil d’arrivée, ce sont deux sociétés pharmaceutiques américaines qui arrivent avec leur fiole.

Notre impatience nous empêche de mesurer l’ampleur de cet exploit, mais Donald Trump avait raison de dire vendredi que, d’ordinaire, le développement et la distribution d’un vaccin peuvent prendre 10 fois plus de temps.

Le meilleur des États-Unis, donc. Un brillant scientifique, d’où qu’il vienne, est comme aspiré par ce qui reste le centre nerveux de la science mondiale. Des « big pharma » capables de trouver les ressources, où qu’elles soient. Et de produire des résultats.

On ne manquera pas de noter que dans ces cas, Pfizer s’est appuyée sur le génie d’un couple allemand, d’origine turque, pour développer sa solution. Uğur Şahin, 55 ans, et la Dre Özlem Türeci, 53 ans, ont été surnommés par les médias les « Curie » de notre temps. Mais n’est-ce pas justement sans frontières que la science devrait fonctionner, en particulier en temps de péril mondial ?

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Au tout début de la pandémie, quand le président des États-Unis voulait annuler des livraisons de masques au Canada, un diplomate canadien m’avait dit que « pour la première fois depuis un siècle, le monde fai[sai]t face à une crise majeure et [que] les États-Unis [n’étaient] pas là ». Aux abonnés absents du leadership. N’essayant même pas de prétendre à une sorte de contribution exceptionnelle au bien commun international.

Il ne fallait évidemment pas compter sur eux quand, aux États-Unis mêmes, le président niait l’évidence et nuisait aux efforts de lutte sanitaire.

De la Chine, bien sûr, on n’attendait rien. De la Russie, on n’attendait rien. Pourquoi ? Parce que les États-Unis, qui demeurent notre allié principal, notre voisin, notre partenaire inévitable, pour ne pas dire notre matrice culturelle, les États-Unis, donc, ont prétendu sauver le monde de tous les dangers.

L’ironie suprême est donc que les efforts financiers les plus conséquents pour trouver un vaccin sont venus du pays où les dirigeants ne prenaient même pas au sérieux la maladie.

Peut-être la promesse de profits fulgurants aura-t-elle compensé l’insouciance politique… Ce qui serait une sorte de triomphe morbide du capitalisme…

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J’allais déplorer que ce « meilleur » soit annoncé par Donald Trump vendredi. Mais, en fait, c’est encore mieux ainsi.

Plus beau encore qu’un homme né au Maroc prenne place à côté de Donald Trump pour annoncer les avancées extraordinaires de la recherche d’un vaccin. Pour se faire élire, en 2016, Trump avait annoncé une interdiction de l’immigration et même des voyages des citoyens et étudiants de tous les « pays musulmans » – réduits à sept une fois au pouvoir.

Portant son masque, Moncef Slaoui, sans prononcer une seule parole politique, était une réplique magnifique et silencieuse à la xénophobie trumpiste.

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Au fait, l’élection ?

Ah oui, c’est vrai, l’élection.

C’était vendredi la deuxième prise de parole publique de Donald Trump depuis l’élection. Sa seule autre sortie, la nuit du 4 novembre, était pour dire qu’il avait gagné, et de loin à part ça.

Vendredi ?

Vendredi, les grands médias annonçaient le tableau final : Biden 306-Trump 232. Le même résultat qu’en 2016, inversé.

Vendredi, d’autres juges rejetaient les requêtes farfelues de l’équipe de campagne de Trump, appuyées de déclarations de « témoins ».

Un exemple parmi 14 : le juge Timothy Kenny, du Michigan, vendredi. « Si les témoins des demandeurs [gens de la campagne de Trump] avaient assisté aux visites du centre de comptage des votes, leurs questions et inquiétudes auraient pu trouver des réponses. Malheureusement, ils ne l’ont pas fait. Pour cette raison, ils ne comprennent pas bien comment fonctionne le comptage des bulletins de vote par correspondance. »

Déboutés.

Non, vendredi, on ne parlait pas de ça, on causait vaccin ! On s’occupait de la maladie. Les hôpitaux dans plusieurs régions débordent. El Paso, où j’étais il y a trois semaines, est une zone sinistrée, on y fait venir des morgues mobiles comme à New York le printemps dernier. Mais n’ayez crainte : le vaccin s’en vient.

Et jamais, jamais sous son administration il n’y aura de confinement généralisé, a dit Donald Trump, vantant non seulement les vaccins, mais les nouveaux traitements – avec raison : c’est une médecine de pointe qui s’y pratique, et que le monde entier imite bien souvent.

C’est là qu’il a eu ce bout de phrase qu’il commençait à improviser… « Je ne ferai pas – cette administration ne fera pas de confinement. Espérons que quoi qu’il arrive dans l’avenir – qui sait quelle administration ce sera ? »…

Il n’a même pas parlé de sa « victoire » imaginaire.

Une reconnaissance du fait que, peut-être, il devra quitter la Maison-Blanche.

PHOTO CARLOS BARRIA, REUTERS

Jamais sous son administration n’y aura-t-il de confinement généralisé, a dit Donald Trump, vendredi.

C’est tout ce qu’il en a dit, faisant comme si la vie continuait, mais donnant à voir que peut-être une autre administration surgira. Ça donne à penser qu’il a compris la défaite. Qu’il vaut mieux qu’il parte en montrant qu’il avait permis de trouver une solution à la pandémie. Longtemps, il pourra dire qu’il a été victime, sinon d’une fraude, du moins d’une incroyable injustice – de la part des médias, des élites, etc.

D’ici là, chaque jour qui passe lui apporte de nouvelles défaites devant « ses » juges.

Ça aussi, c’est le meilleur de ce pays.