Il y a deux façons de voir la suite de cette transition chaotique dans le « berceau de la démocratie moderne ». Le show. Ou le coup d’État.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

D’un côté, il y a la théorie du théâtre politique. Les optimistes vous expliqueront que d’autres transitions ont été difficiles dans l’histoire américaine. Trump a beau hurler, les institutions sont fortes. Il faut passer l’épreuve des tribunaux. Il ne faut pas trop s’émouvoir non plus du soutien ou du laisser-faire de presque tous les élus républicains devant les accusations de fraude électorale de Donald Trump.

Suivant cette théorie, il faut laisser les quelques recours judiciaires progresser devant les tribunaux, jusqu’à leur échec inévitable. Donald Trump pourra continuer à protester, tôt ou tard les jugements seront rendus, l’affaire classée.

PHOTO PATRICK SEMANSKY, ASSOCIATED PRESS

Le président sortant Donald Trump et sa femme, Melania Trump, étaient au cimetière d’Arlington mercredi, jour du Souvenir.

Mercredi, le New York Times publiait le résultat d’un coup de sonde auprès des responsables électoraux des 50 États américains — démocrates ou républicains. Conclusion ? Personne n’a rien vu de sérieux. On voit mal dans les circonstances comment Trump pourrait renverser les résultats dans trois ou quatre États.

Oui, le secrétaire d’État Mike Pompeo a dit que l’administration préparait une transition « en douceur » vers… une deuxième administration Trump. CNN fait jouer l’extrait en boucle depuis deux jours.

C’était évidemment du sarcasme. On ne doit pas s’attendre à ce que le ministre des Affaires étrangères, fidèle trumpiste, aille contredire Donald Trump. On pourrait espérer, bien sûr, qu’il démissionne et dénonce les allégations sans fondement de son patron. Mais à ce compte-là, il aurait eu bien des raisons de claquer la porte avant. C’était pour lui une façon de dire : je ne me mêle pas de ça, c’est pas moi qui vais planter le boss.

Il y a aussi tous les sénateurs républicains qui, après avoir été traînés dans la boue par Trump, lui lèchent les bottes. Ils ont intérêt à ne pas le défriser, si vous permettez cette métaphore capillaire très inappropriée.

Après tout, les élections au Congrès se sont bien passées pour les républicains, comme quoi Trump vend encore assez bien. Mais au fond, suivant cette théorie, eux aussi attendent simplement la fin de la pièce : la certification de tous les résultats, le vote des grands électeurs, merci pour tout, monsieur le président, vous restez dans nos cœurs. Oui, c’est bien terrible, ces socialistes à la Maison-Blanche… OK, bonsoir.

* * *

À côté de ça, il y a la théorie du coup d’État. À moitié comique l’an dernier, elle n’est plus aussi farfelue à la lumière des évènements.

Même si la plupart des Américains croient que les élections ont été organisées honnêtement, une frange non négligeable de la population croit Donald Trump. Dans l’histoire moderne, malgré toutes ses turbulences, on n’a pas vu un président des États-Unis se comporter de cette manière. Il ne s’agit plus seulement d’insultes. Il s’agit de dire que ce qui fonde la légitimité même du pouvoir politique, le processus de vote, est corrompu. Qu’on ne peut pas faire confiance au système.

Déjà, une marche est organisée pour dimanche. On parle de rassemblements pour dénoncer la « fraude électorale ». Dans un pays où 100 000 personnes sont membres de « milices » paramilitaires plus ou moins sérieuses, et où une tuerie de masse n’attend pas l’autre, le seul fait d’incruster dans certains esprits l’idée d’un vol démocratique aussi grave est explosif.

* * *

À côté des possibilités réelles de violence, y a-t-il une possibilité de « coup d’État légalisé » ? D’une insurrection constitutionnelle ?

Le procureur général, Bill Barr, a envoyé une note à tous les avocats sous sa direction, sur l’importance de faire enquête au sujet d’allégations « substantielles » d’irrégularités dans le vote ou dans son dépouillement.

Un avocat de longue expérience dans la lutte contre la corruption a démissionné mardi devant cette manœuvre. D’autres ont minimisé le message de Barr en soulignant que son bureau n’en était venu à aucune conclusion et que les plaintes frivoles devaient être écartées. Autrement dit : Barr a voulu montrer à Trump qu’il prenait des mesures, mais au fond, il n’a rien fait, ne faisant que répéter des évidences sans prendre position sur la réalité de la « fraude ».

Trump a aussi congédié son secrétaire à la Défense et replacé les patrons du Pentagone. À la fin, c’est quand même l’armée qui maintient la paix en cas de chaos…

La dissidence la plus spectaculaire est venue du barreau à Washington, quand l’avocat Ben Ginsberg a dénoncé la campagne de Trump contre l’honnêteté du système électoral. Avocat des républicains depuis 36 ans, il a plaidé la cause ayant permis de faire cesser un nouveau dépouillement en Floride en 2000, ce qui a confirmé l’élection de George W. Bush.

« Je sais qu’il n’y a pas de fraude systémique parce que j’ai passé l’essentiel de chaque élection depuis quatre décennies à travailler comme surveillant électoral pour les républicains », a-t-il dit au Washington Post. Il dit qu’il a décroché de son parti en voyant Trump commencer à miner la crédibilité du système électoral, bien des mois avant l’élection.

Parce que c’est ici que ça commence à être dangereux : un système torpillé par le président… qui a quelques jokers juridiques dans son jeu.

* * *

Tout le monde se le fait rappeler tous les quatre ans : les élections à la présidence sont indirectes, aux États-Unis. Le citoyen vote pour un candidat. Celui qui a le plus de votes dans un État donné remporte les « grands électeurs » de l’État. Ils existent bel et bien, ils ont un nom. Au XIXsiècle, leur nom apparaissait même sur les bulletins de vote. Aujourd’hui, chaque parti a sa liste prédéterminée de grands électeurs et le parti ayant remporté le plus de votes voit sa liste choisie. Leur vote est aussi prévisible que le sceau d’approbation de la gouverneure générale — encore que… bon, c’est un autre sujet.

Mais qu’arrive-t-il si un grand électeur décide de voter pour quelqu’un d’autre que le candidat de son parti ? C’est illégal dans la plupart des États. Ce printemps, la Cour suprême américaine a confirmé le droit des États d’imposer une amende à un grand électeur qui ne respecterait pas son serment. Trois grands électeurs démocrates de l’État de Washington, en effet, avaient décidé en 2016 de ne pas voter pour Hillary Clinton, mais pour une autre candidate. Ils espéraient ainsi faire changer d’allégeance des grands électeurs républicains, afin que Clinton l’emporte, vu qu’elle avait remporté le vote populaire — une tentative de forcer la réforme de ce système antique.

Dans son jugement unanime sur le fond, la Cour suprême notait que dans les quelque 23 000 votes de grands électeurs depuis la fondation de la république, seulement 180 avaient été infidèles à leur engagement. Et jamais ces votes anecdotiques n’ont changé quoi que ce soit au résultat final. Il est entendu depuis deux siècles que les grands électeurs n’ont aucun pouvoir de délibération et ne sont là que pour refléter le vote populaire dans leur État respectif.

Parfait, mais comme les États établissent eux-mêmes les règles… se pourrait-il que dans des États républicains ayant voté Biden (comme la Géorgie), l’État envoie une liste concurrente de grands électeurs ? Supposons que la thèse d’une vaste fraude prend une certaine ampleur, que Trump organise des « rallyes » et que suffisamment de gens y adhèrent… Il pourrait y avoir de la pression politique pour changer les règles.

C’est le genre d’échafaudage qui a donné lieu à des articles très sérieux de constitutionnalistes bien avant la tenue de ces élections.

Ça demeure peu probable.

Mais dans l’état actuel de la présidence, qui peut affirmer que c’est impossible ? Ou que Donald Trump n’essaiera pas ? Il répète qu’il a « gagné ». Donc, une vaste fraude risque d’installer un usurpateur à la Maison-Blanche. Tous les trucs et astuces juridiques deviennent permis, alors. Légitimes, même !

Oui, oui, c’est tiré par les cheveux de la perruque de George Washington.

Mais combien de fois Donald Trump a-t-il fait ce qu’on aurait pensé impossible ?