Après avoir respecté jusqu’à l’élection présidentielle américaine de la semaine dernière une trêve conclue pour favoriser la défaite de Donald Trump, progressistes et modérés du Parti démocrate recommencent à se déchirer publiquement.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Ces tensions, exacerbées par une performance jugée décevante au Congrès, promettent des lendemains difficiles au président désigné Joe Biden, particulièrement s’il doit composer avec un Sénat à majorité républicaine.

Les ténors de la formation démocrate s’attendaient, en plus de remporter la présidence, à renforcer leur majorité à la Chambre des représentants, mais ils y ont plutôt perdu des sièges.

Le contrôle du Sénat échappe aussi pour l’heure au parti, qui devra remporter en janvier les deux sièges toujours en jeu en Géorgie pour gagner la Chambre haute, un résultat là encore bien plus serré que ce qu’espéraient Joe Biden et son équipe.

Lors d’une rencontre virtuelle tenue quelques jours après le scrutin du 3 novembre, les élus démocrates au Congrès se sont déchirés sur le sens à donner à ces résultats.

Une représentante modérée de la Virginie, Abigail Spanberger, a indiqué que les républicains avaient réussi à dépeindre tous leurs adversaires comme des gauchistes radicaux en évoquant les discours faisant écho aux demandes du mouvement Black Lives Matter sur la nécessité de « définancer la police » ou encore les appels à l’instauration d’un système de santé universel.

PHOTO STEVE HELBER, ASSOCIATED PRESS

Abigail Spanberger, représentante démocrate de la Virginie à Washington

Il faut que nous évitions à tout prix d’utiliser à l’avenir les mots ‟socialiste” ou ‟socialisme”. Les gens pensent que ça n’a pas d’impact, mais c’est faux, et nous avons perdu des membres importants pour cette raison.

Abigail Spanberger, représentante de la Virginie à Washington

Un député de la Pennsylvanie, Conor Lamb, a prévenu dans la même veine que les candidats modérés avaient « payé le prix » pour les « commentaires irréalistes et peu professionnels » de militants progressistes sur des questions importantes comme la sécurité et la santé.

PHOTO ANDREW HARNIK, ASSOCIATED PRESS

Conor Lamb, représentant démocrate de la Pennsylvanie à Washington

« On ne peut accepter que des enjeux aussi sérieux pour les personnes que nous représentons soient traités avec tant de légèreté », a-t-il averti.

La représentante new-yorkaise Alexandria Ocasio-Cortez, facilement réélue la semaine dernière, a rétorqué que l’aile progressiste du Parti démocrate avait joué un rôle-clé dans la mobilisation populaire et réussi à faire élire un nombre accru de représentants promettant, comme elle, des réformes substantielles. L’élue impute notamment les ratés de la formation au Congrès à la piètre campagne menée par plusieurs candidats sur les réseaux sociaux.

Rashida Tlaib, représentante du Michigan proche de Mme Ocasio-Cortez, a prévenu dans la même veine que la « volonté aveugle » de certains élus de blâmer les progressistes pour le résultat de l’élection « risquait de démoraliser un segment clé » de la base démocrate et distrayait le parti des vrais enjeux.

PHOTO REBECCA COOK, REUTERS

Rashida Tlaib, représentante démocrate du Michigan

Elle a affirmé que ses partisans ne souhaitaient pas une unité stratégique qui « demande aux gens de sacrifier leur liberté et leurs droits plus longtemps », laissant planer un schisme potentiel.

Dans un long message envoyé en ligne, des regroupements associés à l’aile progressiste ont souligné mardi que le parti avait besoin « d’une nouvelle génération de leaders » venus de milieux populaires présentant une forte diversité ethnique.

« Si nous abandonnons notre base et notre programme progressiste, les démocrates vont perdre leur majorité à la Chambre des représentants lors des élections de mi-mandat de 2022 et nous n’aurons aucun espoir de gagner du terrain au Sénat », ont-ils prévenu.

Les tensions survenues en 2016 durant les primaires démocrates, qui avaient permis à l’ex-secrétaire d’État Hillary Clinton de s’imposer dans des circonstances controversées face au favori des progressistes, le sénateur Bernie Sanders, avaient miné la participation à l’élection présidentielle et favorisé la victoire de Donald Trump.

Joe Biden a réussi cette année à éviter une répétition du scénario, mais aura fort à faire pour maintenir la cohésion de son parti, particulièrement s’il doit composer avec un Sénat à majorité républicaine qui l’obligerait à écarter les réformes musclées souhaitées par l’aile progressiste.

Kyle Kondik, rattaché à un centre d’analyse politique de l’Université de Virginie, note que l’appui populaire à Joe Biden était plus élevé que celui obtenu par les candidats démocrates dans plusieurs États-clés.

Le scénario suggère que des élus modérés préféraient le candidat démocrate à Donald Trump, « mais ne voulaient pas nécessairement pour autant » que son parti contrôle aussi le Congrès.

« Les républicains ont attaqué les démocrates sur des enjeux comme le soutien à la police et il semble que certaines de ces attaques ont porté leurs fruits », note M. Kondik.

Il s’attend à ce que la formation du président sortant, qui continue de contester sa défaite annoncée devant les tribunaux, utilise le même angle d’attaque pour tenter de remporter les deux sièges sénatoriaux en jeu en Géorgie.