(New York) La publication d’un rapport du Vatican sur un ancien cardinal américain accusé de crimes sexuels a ranimé la colère des victimes contre l’église catholique des États-Unis, accusée de n’avoir toujours pas pris la mesure de ses responsabilités.

Thomas URBAIN
Agence France-Presse

Trente-cinq ans d’impunité. Voilà ce dont a bénéficié l’ex-archevêque de Washington Theodore McCarrick, entre la première plainte d’un séminariste à un supérieur et sa destitution, l’an dernier, à 88 ans, selon le rapport du Saint-Siège publié mardi.

« En tant que victime, c’est toujours écœurant », a réagi Mark Rozzi, élu à l’assemblée de Pennsylvanie, violé par un prêtre lorsqu’il était pré-adolescent. « C’est un déchirement pour les victimes de voir qu’ils préféraient croire ces prédateurs plutôt qu’elles. »

Après une longue omerta, l’Église catholique américaine est régulièrement mise en cause publiquement depuis près de 20 ans pour avoir été le théâtre d’abus sexuels, mais aussi pour les avoir couverts.

Le geste de transparence, initié par le pape François, est apprécié, mais « le rapport me semble charger surtout des hommes aujourd’hui décédés », remarque Zach Hiner, directeur exécutif du réseau Snap de soutien aux victimes.

Certains, dit-il, ont été épargnés « parce qu’ils sont encore en fonction ».

En 2002, l’Église catholique américaine s’est dotée d’une charte qui prévoit le signalement systématique à la justice en cas de soupçons, l’abandon des accords de confidentialité et des sanctions internes.

Depuis, le nombre de cas d’abus signalés a sensiblement diminué.

Pour autant, si « la conférence épiscopale (USCCB) veut faire comme s’il s’agissait de vieux scandales, quelque chose qui ne se produit plus », de récents exemples, notamment à La Nouvelle-Orléans (faits intervenus entre 2013 et 2015) ou dans le Michigan (2013), « montrent qu’il n’en est rien », affirme Zach Hiner.

Le responsable rappelle que l’âge moyen auquel les victimes d’agression sexuelle se déclarent est de 52 ans et qu’il existe donc souvent un effet retard.

« J’ai l’espoir »

Pour tenir compte du délai, parfois considérable, entre les faits présumés et le signalement, plusieurs États ont récemment allongé le délai de prescription.

Certains, comme New York, ont même ouvert une fenêtre permettant, durant quelques mois, à toutes les victimes présumées d’attaquer en justice, quelle que soit la date des faits présumés. Plus de 3000 personnes en ont déjà bénéficié.

Un moyen de lutter contre l’impunité dont bénéficiaient des centaines de prêtres sanctionnés, souvent défroqués, mais jamais répertoriés ou signalés à la justice et finalement couverts par la prescription.  

En Pennsylvanie, Mark Rozzi espère faire adopter cette fenêtre l’an prochain.

Pour lui, la seule façon d’atteindre l’église dans sa chair, c’est de la frapper au portefeuille. « La seule chose que l’église catholique a toujours aimé, c’est l’argent », assure-t-il.

Cette nouvelle vague d’actions devant la justice pourrait porter la facture des dommages et intérêts et autres indemnités amiables à plus de 4 milliards de dollars au total depuis le début des années 1980.

Se disant incapables de faire face financièrement, pas moins de 11 diocèses se sont placés en procédure de sauvegarde ces deux dernières années, selon le site Bishop Accountability.

« La plupart du temps, c’est bidon », affirme Mark Rozzi. « Ils déplacent l’argent ailleurs pour protéger leurs actifs » et ne pas avoir à dédommager les victimes.

Selon les études de l’institut indépendant Pew Research Center, la population des catholiques est, parmi les grandes religions, celle qui se contracte le plus rapidement aux États-Unis.

« La trahison » qu’ont vécue les membres de l’église catholique « s’est faite sur plusieurs générations », explique Stephen White, directeur du Catholic Project, initiative de l’université catholique d’Amérique notamment pour aider l’église à évoluer. « Restaurer la confiance prendra des décennies. »

Même si l’association CHILD USA a relevé, dans un rapport publié en octobre, que la mise en place était disparate, régulièrement insuffisante et minée par des conflits d’intérêts potentiels, beaucoup de diocèses cherchent à faire évoluer leurs pratiques.

Il est question d’améliorer la transparence, de se montrer plus vigilant sur les antécédents et de mieux protéger les victimes présumées.

« Ils commencent à réaliser que s’ils ne redressent pas le tir, ils vont disparaître », dit Mark Rozzi. « Mais il est peut-être déjà trop tard. »

« J’ai l’espoir et j’ai confiance », répond Zach Hiner, qui dit se baser sur des conversations avec des paroissiens, qui « essayent de pousser leur église vers l’avant ».

« Ça ne va peut-être pas aussi vite que nous le voudrions », dit-il, principalement du fait d’une hiérarchie âgée et très peu renouvelée, « mais c’est en cours. »