La transition du pouvoir entre le président sortant et le président désigné s’annonce chaotique, alors que Donald Trump s’entête à nier sa défaite et promet une multitude de procédures judiciaires. Jusqu’où peut-il aller ? Quels impacts aura son obstination ? Le tour de la question avec Charles-Philippe David, professeur titulaire au département de science politique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), fondateur de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques et président de l’Observatoire sur les États-Unis de l’UQAM.

Audrey Ruel-Manseau
Audrey Ruel-Manseau La Presse

Qu’arrivera-t-il si Donald Trump ne concède jamais la victoire à Joe Biden ?

La première chose sur laquelle tout le monde va s’entendre, c’est qu’avec « Trump l’imprévisible », on va naviguer à vue pour les deux prochains mois, parce qu’on n’a jamais eu dans le passé de situation similaire à celle que nous allons vivre. On n’a jamais eu un président qui ne concède pas la victoire quand elle semble si claire et si peu juridiquement contestable. Cela dit, une fois qu’il a décidé qu’il ne concède pas la victoire, on s’en fout. Ce n’est pas constitutionnellement requis. C’est une habitude établie depuis assez longtemps, mais visiblement, Trump n’a pas l’intention de le faire, malgré les avis de la première dame, de son gendre et de sa fille.

Concrètement, est-ce que la kyrielle de procédures judiciaires qu’il menace d’enclencher risque de mener quelque part ?

Je m’attends à une multiplication des demandes de recomptage, d’écarter une catégorie de votes, de demander que soient suspendus certains décomptes, etc. Mais je suis assez sûr que dans la plupart des cas, les cours d’État fédérales et même suprêmes vont rejeter les demandes des avocats républicains. Sauf peut-être une exception en Pennsylvanie avec le décompte des votes provisoires entrés entre le 3 et le 6 [novembre]. Mais même là, ces votes-là ne sont pas suffisants pour renverser l’avance de Biden en Pennsylvanie. Je ne vois pas de succès à l’horizon, je ne vois pas comment, de manière convaincante, une contestation peut mener quelque part.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Charles-Philippe David

Malgré tout, cela prendra du temps. Est-ce que tous ces processus pourraient retarder la passation des pouvoirs ?

La date en janvier restera la même. La transition se met normalement en marche quand le président sortant concède la victoire. Dans le cas présent, elle sera plutôt en marche à partir du moment où le collège électoral envoie au Congrès la liste des grands électeurs – ce sera le 14 décembre. Donc ça laissera quand même un mois complet pour la transition, pour faire la passation des dossiers entre les équipes administratives, etc.

Admettons que Donald Trump s’entête, pourrait-il nuire concrètement à la transition, au-delà de retarder sa mise en branle ?

Donald Trump peut refuser de jouer le jeu démocratique. Il a encore tous les pouvoirs et peut décider d’un tas de choses, y compris d’ordonner à tout son gouvernement de ne pas divulguer d’informations à l’équipe de Biden. La plupart du temps, il y a eu de bonnes transitions dans l’histoire, mais il y en a eu de très mauvaises. La pire est celle entre Eisenhower et Kennedy. Kennedy est arrivé à la Maison-Blanche et ignorait complètement qu’il y avait une opération clandestine planifiée contre Cuba et qui s’appelait « La Baie des cochons », et il a été pogné avec ça, ne sachant même pas ce que la CIA planifiait. Il y a quand même des zones grises qu’on n’a jamais vues dans l’histoire récente et Trump pourrait être un facteur de nuisances. On n’a jamais vu un président agir avec l’intention méchante de nuire à l’équipe qui prend sa place pour laisser un champ ravagé. Mais c’est possible. Ça nuirait aux États-Unis, mais Trump, il s’en fout, il n’y a que lui qui compte.

En parlant d’avoir tous les pouvoirs, cela veut dire qu’il pourrait prendre des décisions majeures au cours des deux prochains mois, par exemple initier une guerre ?

Il peut prendre toutes les décisions qu’il veut. Il pourrait décider demain de lancer une guerre contre l’Iran et il n’y a pas grand monde qui pourrait l’arrêter. En théorie, absolument. Dans le domaine des affaires étrangères, il a encore tous les pouvoirs. Et il est encore, faut-il le rappeler, le commandant en chef des Forces armées américaines jusqu’au 20 janvier à midi. Je ne présume de rien, mais je dis juste qu’il a ce pouvoir-là absolument intact.

Il faut donc s’attendre à tout d’ici au 20 janvier…

Ça va être une période unique de transition dans l’histoire contemporaine, voire dans l’histoire tout court des États-Unis. Je m’attends à tout, même à ce qu’il se lève un matin et décide de partir sans rien dire à personne. Mais chose certaine, après l’euphorie de la fin de semaine, ce sera le « reality check » dès lundi. Et on peut dire que Donald Trump dispose de beaucoup trop de temps d’ici au 20 janvier.