À l’antenne de CNN, Anderson Cooper avait déjà un nombre incalculable d’heures au compteur quand il a comparé Donald Trump à une « tortue obèse sur le dos, sous un chaud soleil, en train de réaliser que son heure est venue ».

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

Plus le temps avançait dans cette soirée électorale qui s’est prolongée toute la semaine, plus le surréalisme atteignait des sommets.

Twitter et Facebook avaient déjà frappé de mises en garde plusieurs messages de Donald Trump jugés trompeurs quand, jeudi soir, MSNBC a carrément coupé le sifflet au président après 30 secondes. Il était alors en pleine diatribe contre ce qu’il considère comme « des votes illégaux ».

« Nous revoici encore une fois dans la position inhabituelle de devoir interrompre le président des États-Unis et de corriger ses propos », a lancé le chef d’antenne Brian Williams en reprenant la parole.

CNN et Fox, elles, ont diffusé le discours dans son entièreté, pendant 16 minutes.

Fallait-il ou ne fallait-il pas ? Pour Patrick White, professeur de journalisme à l’École des médias de l’UQAM, pas de doute possible. Jeudi soir, « le président américain a menti délibérément et les médias n’avaient pas à en être complices ».

Aux yeux de Colette Brin, professeure et directrice du Centre d’études sur les médias de l’Université Laval, c’était là un choix éditorial.

Peut-être même un peu une douce revanche pour les médias américains, méprisés depuis quatre ans par Donald Trump ?

« Peut-être s’en sont-ils permis davantage parce qu’ils voyaient qu’il était incertain, voire improbable, que Donald Trump soit réélu, souligne Mme Brin. En toute logique, ils auraient pu diffuser le discours en ajoutant un bandeau à l’écran. Personnellement, comme spectatrice, je voulais entendre le président. »

« Si j’étais président d’une chaîne d’information, je ne l’aurais pas coupé », dit pour sa part Rafael Jacob, chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Partisan de la liberté d’expression et jugeant la censure détestable, M. Jacob admet néanmoins que la position contraire à la sienne se défend aussi.

Le mensonge de Donald Trump n’était pas un mensonge comme les autres. C’était un mensonge toxique, corrosif et dangereux. Je comprends que des médias se soient sentis investis d’un devoir de protection de la démocratie, à tort ou à raison.

Rafael Jacob, chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM

Si certains médias y sont allés de gros coups d’éclat éditoriaux et que plusieurs n’ont pas retenu leurs commentaires partisans, ils ont joué de prudence pour tout ce qui a trait à la transmission des résultats.

Ils n’ont surtout pas voulu être ceux qui allaient déclarer un gagnant à tort dans un État ou un autre.

La chaîne Fox et l’Associated Press ont fait figure d’exceptions en déclarant Biden gagnant en Arizona dès 2 h 50 mercredi, alors que la grande majorité des médias ne l’avaient toujours pas fait samedi matin.

Confiants dans leurs projections, ils ont ainsi accordé 264 grands électeurs à Joe Biden (tout comme La Presse), alors que tard vendredi le New York Times, le Washington Post, ABC, NBC et CNN, notamment, n’en donnaient encore que 253 au démocrate.

Un marathon sans fin

À mesure que les jours passaient, les cernes se creusaient peu à peu sur les visages de chefs d’antenne ou de commentateurs. Même sur celui de John King, l’homme-machine de CNN, qui, debout en veston-cravate, a passé plus de trois jours, une caméra braquée sur lui, à décortiquer les résultats avec la constance d’un métronome, circonscription par circonscription, à l’aide d’une carte interactive qui n’avait pas intérêt à flancher.

Le commentateur politique de CNN, Van Jones a quant à lui fondu en larmes en ondes peu de temps après l’annonce de la victoire du candidat démocrate Joe Biden à la présidentielle américaine, samedi.

De mardi à mercredi, à Radio-Canada comme à TVA, le ton se faisait de plus en plus badin à mesure que la nuit avançait. À minuit, l’analyste Rafael Jacob, en costume trois pièces, a dit qu’il enlevait son veston et qu’il espérait que la soirée n’allait pas finir trop tard parce que d’autres morceaux allaient suivre, toutes les heures.

Passé 2 h 30, profitant d’un temps mort alors que la caméra n’en finissait plus d’être braquée sur la porte d’où devait émerger Donald Trump pour son discours, Rafael Jacob a tiré l’ancien président américain William McKinley de l’oubli, comparant la campagne électorale qu’il avait menée de sa propre maison en son temps à celle, très effacée, de Joe Biden.

Lui demandant s’il était sérieusement en train de faire une analogie entre la campagne électorale de Joe Biden et celle d’un président élu au XIXe siècle, Patrice Roy a dit en riant que cela lui était pardonné parce qu’il avait été pertinent jusque-là.

Les formules choisies

Dans les médias québécois, mardi soir et au cours des jours suivants, c’est l’habituelle formule de la table ronde avec experts invités qui a été privilégiée, entrecoupée de reportages et d’analyses.

Colette Brin dit y avoir trouvé son compte et avoir préféré suivre les évènements à partir de la lorgnette québécoise.

Les médias d’ici avaient l’avantage de pouvoir livrer une analyse avec plus de recul, moins empreinte d’émotivité.

Colette Brin, professeure et directrice du Centre d’études sur les médias de l’Université Laval

Moins teintée, aussi, par l’orientation partisane de plusieurs médias américains, qui sont nombreux à être très ouvertement républicains ou démocrates et à se consacrer davantage au commentaire qu’au reportage factuel.

Si Patrick White regrette que les analystes à Radio-Canada soient les mêmes que ceux que l’on voit tout le temps, « alors que les nombreux spécialistes québécois de la politique américaine permettraient une plus grande diversité », il estime lui aussi que les médias québécois ont fait du très bon boulot, « avec une remarquable couverture sur le terrain aux États-Unis ».

Par ailleurs, en général, plus question de mettre cinq hommes blancs à l’écran, comme cela a tant été reproché lors de grands-messes électorales précédentes. Aussi bien au Québec qu’aux États-Unis, les femmes étaient plus nombreuses. Les chaînes américaines avaient aussi plusieurs journalistes ou analystes afro-américains.

M. White rappelle enfin que ce marathon électoral s’est déroulé aux États-Unis dans le contexte où quantité de médias américains ont fermé ou sont en sérieuse difficulté financière. « Plusieurs villes se retrouvent en plein désert médiatique, si bien que les grandes chaînes et les grands journaux n’ont plus le pouls des populations qui se trouvent à l’extérieur des grands centres. »