Les bulletins continuent d’être comptés, et les contestations menacent de se multiplier, mais déjà, de premiers bilans de campagne sont dressés. Et d’un côté comme de l’autre, les critiques commencent à fuser. Comptes rendus.

Judith Lachapelle
Judith Lachapelle La Presse

« Les républicains sont des menteurs, des gens détestables, mais ils savent gagner. Alors que les démocrates ne donnent aucune bonne raison de voter pour eux. Ils disent seulement que “Trump est mauvais, ne votez pas pour lui”, au lieu de donner aux gens une raison de voter pour eux. »

Le décompte n’était pas terminé dans les bureaux de vote que Jordan Zakarin, directeur de Progressives Everywhere, tirait ses premières salves contre la campagne démocrate. Et celles-ci, publiées sur son site au lendemain du scrutin, portent un titre lapidaire : « De la vague bleue au bain de sang ».

« S’il n’y avait pas eu la COVID-19, je crois que Donald Trump aurait été réélu », affirme-t-il, de New York, où nous l’avons joint au téléphone jeudi. Oui, Joe Biden deviendra président, et il aura reçu au total plus de votes que tout autre candidat avant lui.

[Mais] ça devait être une vague bleue ; à la place, nous sommes à quelques milliers de votes d’un bain de sang historique.

Jordan Zakarin, directeur de Progressives Everywhere

Derrière la course présidentielle qu’ils vont gagner, les démocrates ont subi de douloureuses pertes au Congrès. D’abord, malgré les millions de dollars investis, ils n’ont pas réussi à reprendre la majorité au Sénat (une course en janvier en Géorgie pourrait théoriquement leur permettre d’inverser la balance du pouvoir). Et ensuite, au moins quatre sièges ont été perdus à la Chambre des représentants. Leur majorité, gagnée en 2018, s’en trouve aujourd’hui fragilisée.

Jeudi, lors d’une réunion houleuse dans les rangs démocrates dont des extraits ont fuité dans les médias, des représentants de la Floride, de la Virginie et du Texas ont accusé l’aile progressiste d’avoir nui à la campagne en faisant la promotion d’une assurance maladie universelle, d’un « définancement » de la police et de l’abandon de l’extraction de gaz et de pétrole de schiste.

Pour Jordan Zakarin, dont l’organisation a recueilli et redistribué plus de 5 millions US depuis 2017 pour appuyer des candidats progressistes chez les démocrates, l’accusation sonne comme une trahison. « Les progressistes ont travaillé fort pour eux aussi », dit-il. « Ils se sont unis derrière Joe Biden, il n’y a pas eu d’animosité comme entre Hillary Clinton et Bernie Sanders en 2016. » Il rétorque que les démocrates se sont entêtés à dénigrer Donald Trump au lieu de proposer quelque chose de nouveau aux électeurs. « Ils étaient tellement aveuglés par la conversion de votes républicains… Et finalement, 93 % des républicains ont voté pour Trump. C’est plus qu’en 2016 ! »

Au-delà de Trump

« Les démocrates ont commis la même erreur que lors de la campagne pour Hillary Clinton en 2016 : ils ont passé beaucoup trop de temps à dire combien Donald Trump était horrible », dit pour sa part Tobe Berkovitz, expert en publicité et professeur à la Boston University. « Les démocrates auraient dû savoir, depuis 2016, que les gens avaient déjà leur propre opinion de Donald Trump. Maintenant, il fallait leur dire pourquoi choisir Joe Biden. »

PHOTO PATRICK SEMANSKY, ASSOCIATED PRESS

Donald Trump et Hillary Clinton lors du deuxième débat entre les deux candidats, le 9 octobre 2016

Pourtant, les démocrates ne manquaient pas d’argent pour faire passer leur message : ils auront dépensé durant la campagne une somme astronomique de 7 milliards US (contre 3,8 milliards pour les républicains), selon le Center for Responsive Politics.

Est-ce que tout cet argent dépensé en a valu la peine ? « Pour la course présidentielle, probablement », dit Tobe Berkovitz, en pointant les résultats serrés de la course dans plusieurs États. « Mais pour les courses au Sénat et à la Chambre des représentants, beaucoup d’argent a été dépensé dans des États qui n’ont rien rapporté. »

En Caroline du Sud, le candidat démocrate Jaime Harrison a disposé de 108 millions US dans sa course pour défaire le sénateur républicain Lindsey Graham… qui a finalement remporté la course facilement par une marge de 10 points. « À tous les progressistes de la Californie et de New York, vous avez gaspillé beaucoup d’argent », a raillé le sénateur, après sa victoire.

La défaite était également cuisante pour la candidate Amy McGrath, au Kentucky, face au chef de la majorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell. Malgré ses 88 millions US, Mme McGrath a terminé 20 points derrière M. McConnell.

Dans les courses à la Chambre des représentants, le constat est encore plus amer. « Il semble que les démocrates aient dépensé trop d’argent pour des sièges peu susceptibles d’être gagnés, et pas assez pour s’assurer, tout simplement, que les titulaires démocrates conservent leur siège », dit Tobe Berkovitz, qui rappelle que les démocrates ont connu beaucoup de succès en 2018 lors des élections de mi-mandat. « Ils étaient trop convaincus qu’ils connaîtraient le même genre d’élection cette fois-ci. Et ça n’a pas été le cas. »

Le « socialisme » a nui en Floride

Deux des sièges démocrates perdus à la Chambre sont ceux de représentantes du sud de la Floride. En 2016, Hillary Clinton avait remporté le comté de Miami-Dade – le plus populeux de l’État – par 30 points de pourcentage. Mardi, cette marge a fondu à 7 points en faveur de M. Biden. « Même avant les élections, on voyait que l’appui des électeurs de Miami-Dade n’était pas aussi élevé qu’en 2016 », dit Sharon Austin, politologue à l’Université de la Floride. « Ils ne devraient donc pas être surpris du résultat. »

PHOTO MARIA ALEJANDRA CARDONA, REUTERS

À Miami, les démocrates ont perdu des appuis au sein de la communauté hispanique, particulièrement chez les Cubains et les Vénézuéliens.

Pour Mme Austin et pour d’autres, il est clair que les démocrates ont perdu des appuis au sein de la communauté hispanique, particulièrement chez les Cubains et les Vénézuéliens. « La campagne de Biden a sous-estimé l’impact négatif de l’affirmation absurde du président Trump selon laquelle Biden est un “socialiste” », écrivait jeudi, dans les pages du Miami Herald, le chroniqueur latino Andrés Oppenheimer. « Au lieu de proposer un plan pour restaurer la démocratie à Cuba et au Venezuela, Biden s’est simplement défendu en disant : “Je ne suis pas un socialiste.” »

Lisez l’analyse d’Andrés Oppenheimer (en anglais)

Ce n’est pas d’hier que les démocrates se font traiter de « socialistes », dit Jordan Zakarin. « Les républicains peuvent bien dire ce qu’ils veulent, mais les démocrates doivent répliquer. L’été dernier, au Texas, les républicains ont dit pendant des mois des choses effrayantes sur le socialisme et sur les droits qu’on allait leur enlever. C’était faux, mais les démocrates n’étaient pas là pour répondre. » La pandémie a rendu le porte-à-porte plus difficile, ajoute M. Zakarin, notant que les démocrates se sont souvent abstenus, pour des raisons sanitaires, d’aller à la rencontre des électeurs. « Mais les républicains l’ont fait, et bien fait. »

Et c’est ainsi que les démocrates ont échoué, encore une fois, à convaincre les républicains que leurs propositions pouvaient leur plaire.

« On a beaucoup entendu parler des Never Trumpers, ces personnalités médiatiques ou politiques républicaines qui n’aiment pas Donald Trump et le critiquent parfois en public », dit Tobe Berkovitz. « Ces gens laissaient penser que beaucoup de républicains pensaient ainsi. L’exemple parfait, c’est le Lincoln Project. Tout le monde aimait ses publicités ! Et je suis certain que ces pubs ont enragé Trump. Mais le Lincoln Project a prêché à des convertis. Ce n’est pas du tout représentatif des électeurs républicains. »