Ça fait quatre jours et trois nuits. Quatre jours et trois nuits ! Que je suis devant mes écrans. Le plus grand à CNN, les deux autres à Fox et à CNBC. Parfois, je zappe à RDI et à LCN. Je ne mange plus, je ne dors plus, je ne respire plus. Je regarde l’élection présidentielle américaine. Je me sens comme Yvon Deschamps dans son monologue « Cable TV ». Le gars qui vient de se faire poser le câble et qui regarde la télé, sans arrêt, jusqu’à ce qu’on vienne le débrancher, parce qu’il n’est pas allé travailler pour le payer. On veut pas le savoir, on veut le voir !

Stéphane Laporte Stéphane Laporte
Collaboration spéciale

Je veux le voir gagner, le président des États-Unis. Et c’est encore plus long que de voir gagner le Canadien.

Tout ça a débuté, mardi. Ça fait longtemps, mardi. On était frais et dispos, mardi. On était naïfs, mardi. Toute la journée, les analystes nous répétaient que Biden avait une bonne avance dans les sondages. Qu’il allait triompher. On nous avait dit ça, aussi, en 2016, pour Hillary Clinton. On s’était trompés d’aplomb. Mais cette fois, c’était vrai comme dans vrai. Ils avaient eu leur leçon. Ils avaient fait leurs devoirs. Ils ne feraient pas la même erreur deux fois. Oh que non ! Ils ne sont pas cons. En plus, le taux de participation étant phénoménal, ça avantage le candidat démocrate. Les experts nous le jurent : Goodbye, Mister Trump !

Mardi, 22 h 30. Trump est toujours là. Même que ça va plutôt bien, son affaire. Même que la soirée ressemble à un copier-coller de celle d’il y a quatre ans. Les mêmes États au républicain, les mêmes États au démocrate. Soudainement, les analystes nous disent qu’ils s’y attendaient. Les analystes s’attendent toujours au contraire de ce qu’ils disent. On devrait s’en souvenir.

Je suis sous le choc. Ça ne se peut pas. Trump va gagner. On aurait dû s’en douter. Trump s’orange toujours pour gagner. C’est le pouvoir de la notoriété. Trump est la marque la plus connue au monde. Ça fait quatre ans qu’il est l’être humain dont on parle le plus. On est tous des ti-Joe à côté de lui. Trump occupe tout l’espace public. C’est sa force. Faire parler de lui. Il réussit tellement bien qu’on est complètement obsédés par sa personne. Et on pense que lorsque vient le temps de mettre une croix à côté d’un nom, sa renommée ne le servirait plus ?

Ce n’est pas en ne parlant que de Trump qu’on permet à un adversaire de se démarquer.

Il est 2 h du matin. Je cogne des clous dans le mur du désespoir. Et voilà que ça se resserre.

Ce n’est pas compliqué, la moitié de l’Amérique est pour Trump, l’autre moitié est contre lui. La partie de souque à la corde est commencée. Quelle moitié va tirer le plus fort pour faire tomber l’autre ?

Dans la majorité des États, c’est réglé. Ils sont soit rouges, soit bleus. Il en reste une poignée où tout va se décider. Où la game va se jouer.

Le jeu consiste à atteindre 270 électeurs. C’est une course. Go ! C’est parti ! On calcule les votes, et on voit le thermomètre grimper. Comme dans un téléthon. Excitant ! Pas si vite. Compter des votes, ça prend du temps. Surtout quand des millions et des millions de gens ont voté. Il y a des endroits où c’est plus rapide. D’autres où c’est plus lent. Ça dépend de la procédure. Alors qu’est-ce qu’on fait, en attendant ? On regarde une carte.

Plus précisément, on regarde un gars regarder une carte. Il est bon, le gars. Il est brillant. C’est un king. C’est John King sur CNN. Il tape sur son écran, et la carte se divise en districts. Il connaît chaque district de chaque recoin des États. Avec lui, en voiture, pas besoin de GPS. Le problème, c’est que les résultats ne rentrent pas, comme on dit, alors il ne peut parler que des probabilités. John King est en train de donner le plus long cours de mathématiques de l’histoire de l’humanité.

Mercredi après-midi, le Michigan est donné à Biden. Le score est le suivant : Biden 253, Trump 213. Il ne manque que 17 points à Joe. Ce n’est qu’une question de temps. On va enfin être libérés. On va pouvoir recommencer à vivre. Ou plutôt recommencer à regarder la courbe de la COVID-19.

Mercredi soir, toujours 253 à 213. Mercredi, la nuit, 253 à 213. Jeudi matin, 253 à 213. Jeudi après-midi, 253 à 213. C’est plus long qu’un match de baseball !

À côté de cette interminable attente, la dernière élection du chef du Parti conservateur du Canada a passé aussi rapidement qu’une vidéo sur TikTok.

Jeudi, début de soirée, un peu d’action. Donald Trump parle à la presse. Il est fidèle à son personnage. Narcissique jusqu’au bout : « Si on compte les votes légaux, c’est moi qui gagne. Si on compte les votes illégaux, ils vont peut-être réussir à faire en sorte que je ne gagne pas. » What ? C’est quoi les votes légaux et les votes illégaux ? Les votes légaux sont ceux pour Trump, les votes illégaux sont ceux pour Biden. Simple de même !

Trump veut qu’on arrête de compter dans les États où il est en avance et qu’on continue dans les États où il peut encore remonter. Ben quins ! Heureusement, l’Amérique compte. Partout. Toute l’Amérique compte. Toutes les Américaines et tous les Américains comptent. Ce qui enrage le Donald. Trump n’a jamais été le président de tous les Américains. Il aura seulement été le président de ses partisans, jusqu’à la fin.

Vendredi matin, encore 253 à 213. Vendredi après-midi, aussi. Vendredi 19 h, toujours. J’ai mal partout. J’ai les yeux en feu. Fixer un écran est un sport fatigant. Mais je ne veux pas faire autre chose. Je veux vivre le moment. Quand Biden va atteindre 270. J’ai trop peur que si je regarde ailleurs, Trump en profite pour devenir le vainqueur.

J’espère que lorsque vous lirez ces lignes, je serai, enfin, allé me coucher. Rassuré.

Bonne nuit ! Les beaux jours approchent.