Je parlais jeudi des profondes cicatrices laissées par les années Trump, quoi qu’il arrive. J’en parlais presque au passé, tout en sachant que, même s’il perd, on n’en a pas fini avec le trumpisme et que tout peut basculer.

Rima Elkouri
Rima Elkouri La Presse

Le soir même, dans un effroyable discours mensonger digne des pires délires dictatoriaux, Donald Trump confirmait nos pires craintes. Sans preuve aucune, il a crié à la fraude et prétendu qu’il s’était fait voler cette élection. Une déclaration aussi irresponsable que dangereuse qui n’augure rien de bon pour la suite des choses.

Si je ne vois à court terme aucun remède assez puissant pour venir à bout du désastre trumpiste — pour lequel la moitié des Américains ont voté en connaissance de cause cette fois-ci —, je me dis qu’il y a quand même, malgré tout, quelques lueurs d’espoir dans ce tableau globalement plutôt désespérant.

Quoi donc, par exemple, côté espoir ?

D’abord, cette participation électorale record. En dépit de la pandémie, on estime que 160 millions de citoyens américains ont pris la peine de voter. Cela équivaut à un taux de participation de près de 67 %, le plus haut en 120 ans, selon le US Elections Project. C’est quand même impressionnant.

À Detroit, au lendemain de l’élection, alors que des partisans pro-Trump tentaient de faire stopper le dépouillement des votes, des électeurs, manifestant pour que le décompte se poursuive, refusaient de se laisser intimider.

« Nous voulons que chaque vote compte. Parce que notre vote est notre voix », disait avec calme et détermination un citoyen afro-américain en entrevue au réseau MSNBC. « Le vote des Noirs à Detroit est plus fort qu’il ne l’a jamais été, et nous déterminerons le résultat. Car nous sommes passés de la cueillette du coton à la sélection des présidents. »

Si la démocratie meurt dans l’obscurité, comme le dit le slogan du Washington Post, elle peut aussi mourir dans l’indifférence d’un bureau de vote désert ou ensevelie sous les mensonges d’un autocrate. Manifestement, on n’en est pas là… Il aura beau mentir, la démocratie n’a pas dit son dernier mot.

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Autre lueur d’espoir inattendue : malgré quatre ans de Trump, quatre ans de banalisation du racisme et de diabolisation de l’immigration, certaines des idées les plus détestables de l’ère trumpiste n’ont jamais été aussi impopulaires aux États-Unis. Une majorité d’Américains (55 %) dit appuyer le mouvement Black Lives Matter, selon un sondage du Pew Research Center mené en septembre 2020. C’est moins qu’en juin, où l’électrochoc suscité par la mort de George Floyd, asphyxié sous le genou d’un policier, avait fait grimper l’appui au mouvement à 67 %. Mais quand même… Après quatre ans de trumpisme, ça reste (au moins un peu) encourageant.

PHOTO SHANNON STAPLETON, REUTERS

Un militant du mouvement Black Lives Matter donne une accolade à un homme dans une manifestation au Michigan.

Même chose si on regarde l’appui à l’immigration. Depuis 1965, la maison de sondage Gallup pose aux Américains la même question : d’après vous, les seuils d’immigration devraient-ils rester les mêmes, être augmentés ou être diminués ?

Je me serais attendue à ce que Trump laisse en héritage une société plus fermée que jamais à l’immigration. Or, pour la première fois depuis 1965, la proportion d’Américains qui disent souhaiter que leur pays accueille davantage d’immigrants (35 %) est supérieure à la proportion de ceux qui souhaitent qu’il en accueille moins (28 %).

Cela dit, lorsqu’on regarde les résultats de près, on comprend qu’ils témoignent avant tout d’un clivage sans précédent. Dans un contexte où l’administration Trump a mis de l’avant des politiques répressives de gestion des frontières, l’appui à l’immigration a connu une augmentation historique chez les démocrates : 30 % disaient vouloir plus d’immigrants en 2016, contre 50 % en 2020. Chez les républicains, la proportion n’est que de 13 %.

Devant le mouvement Black Lives Matter, l’écart est encore plus marqué. Alors que les citoyens blancs d’allégeance démocrate appuient le mouvement à une écrasante majorité (88 %, selon le Pew Research Center), l’appui tombe à 16 % chez les citoyens blancs républicains.

Comme s’il y avait finalement deux sociétés américaines bien distinctes au sein du même pays, aux valeurs fondamentalement opposées.

Parmi les autres avantages collatéraux de l’ère Trump, il y a aussi eu l’ascension d’une toute nouvelle génération de politiciennes progressistes. Je pense notamment à la brillante Alexandria Ocasio-Cortez, facilement réélue au Congrès. Depuis son élection en 2018, elle s’est imposée comme une étoile montante de la Chambre des représentants, capable de bousculer à la fois ses adversaires et son propre camp. Avec son « squad » progressiste formé d’Ilhan Omar, Ayanna Pressley et Rashida Tlaib — toutes trois réélues —, elle a notamment défendu des actions musclées pour faire face à l’urgence climatique et l’accès à des soins de santé pour tous, tout en se tenant debout devant la litanie de commentaires racistes et méprisants de Trump.

Pour Trump, AOC et son « squad » incarnent la dérive gauchiste du Parti démocrate. Mais pour toute une génération d’Américains, pour qui la dérive est clairement ailleurs, ces femmes incarnent un certain espoir. Malgré Trump, malgré tout.