C’est en septembre que je lui ai parlé pour la première fois. J’étais de passage à Seattle dans le cadre d’une série de reportages sur les États-Unis, et Cynthia Cole m’avait tout de suite semblé une interlocutrice parfaitement indiquée pour expliquer ce pays aux lecteurs. Ingénieure en systèmes chez Boeing pendant 32 ans, dont une partie comme présidente du syndicat des professionnels. Présidente actuelle de l’association républicaine de King County, qui englobe Seattle et sa couronne. Mère et grand-mère de banlieue. Très éloquente.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

On avait parlé longuement des enjeux de sa région métropolitaine, de son ancien employeur, du vote par la poste que l’État de Washington pratique depuis des années.

Si bien que mercredi, quand je me suis réveillée de ma nuit électorale, j’ai tout de suite pensé à elle. Je dois la rappeler, me suis-je dit, pour mieux comprendre qui sont ces femmes blanches, professionnelles, des banlieues, qui appuient ce président endetté payant si peu d’impôts, visé 26 fois par des plaintes d’inconduite sexuelle, qui a pour habitude d’insulter les femmes pour leur apparence physique, qui est contre la liberté en matière d’avortement et qui joue du pied avec l’extrême droite.

Ces femmes dont je ne cesse de me demander ce qui se passe dans leur tête pour qu’elles fassent ce choix politique.

Je l’ai donc appelée.

Et elle a répondu à toutes mes questions.

D’abord, elle m’a dit qu’elle était déçue du résultat électoral – c’était mercredi après-midi, le matin chez elle –, mais qu’elle gardait espoir, avant de montrer du doigt la presse pour cette défaite possible. Selon elle, les médias n’ont jamais mis de l’avant toutes les réalisations du président.

Comme quoi ? Comme rendre le pays indépendant sur le plan énergétique, répond-elle. (Ce qui n’est pas exactement vrai, même si les États-Unis ont progressé en ce sens durant la présidence Trump.)

Ensuite, elle trouve que les médias auraient dû plus parler de la création d’emplois sous Trump, une réalité indéniable selon elle, avant que le « corona » ne vienne tout gâcher. (Il est vrai que, si on se fie aux vérificateurs factuels du USA Today, quelque 700 000 postes manufacturiers ont été créés sous Trump, mais 200 000 ont été reperdus depuis la pandémie). Mme Cole croit que le virus a été « intentionnellement » envoyé en Occident par la Chine, en représailles contre les efforts américains pour ramener ces emplois vers les États-Unis.

Mme Cole est aussi convaincue, comme Trump, que tout le système médiatique américain a un parti pris pour les démocrates.

« Même moi, mes messages sont bloqués sur Facebook, me lance-t-elle. Mes messages pour mes équipes au parti, dont je suis quand même la présidente dans mon comté ! »

La liste des réalisations de Trump se poursuit : il a permis, dit-elle, aux entreprises lancées par des Afro-Américains de prospérer – les mêmes qui ont ensuite été détruites par les manifestants du Black Lives Matter –, il a aussi aidé à faciliter l’adoption d’enfants en difficulté. Et il a, insiste-t-elle, remis 6000 $ dans les poches des familles moyennes grâce à ses baisses d’impôts.

Les enfants séparés de leurs parents à la frontière ? En fait, c’était des enfants qui avaient été vendus à des passeurs, croit-elle. « Comment voulez-vous maintenant qu’ils les retournent dans leurs familles ? » Selon l’électrice républicaine, les images qu’on a vues de ces enfants en cage datent de l’époque Obama et leurs familles n’en veulent plus, sachant que si elles ne les réclament pas, ils resteront aux États-Unis, où ils auront une vie meilleure.

« Le vrai problème, dit Mme Cole, c’est qu’il faut arrêter le trafic d’enfants. »

Je lui demande ensuite ce qu’elle pense de toutes les plaintes au sujet d’inconduites sexuelles du président.

Elle ne nie pas qu’il ait pu errer.

Par contre, elle croit d’une part que tout le monde peut changer. « Et depuis qu’il est avec Melania, il est un homme changé. » (Ce n’est pas ce que dit Stephanie Clifford, alias Stormy Daniels, qui affirme avoir eu une aventure avec le président après son mariage avec Melania et s’être fait acheter son silence.)

Et la présidente de l’association républicaine de King County croit aussi que Joe Biden a toutes sortes de choses à se reprocher. Elle rappelle en outre que la liaison entre Biden et sa femme a commencé par l’adultère de celle-ci envers son mari de l’époque et que plusieurs femmes ont reproché à Joe Biden sa trop grande familiarité.

Dans la liste de Cynthia Cole, il y a aussi un autre important avertissement. « Je ne crois pas que Joe Biden serait président longtemps », dit-elle. Selon l’ingénieure, le plan de la leader démocrate Nancy Pelosi est de placer sa colistière Kamala Harris en poste dès que possible.

Je continue.

Quand je demande à l’électrice républicaine ce qu’elle pense du fait que Trump n’a payé que 750 $ en impôts en 2016, elle me répond que c’est faux, qu’il a payé des millions en impôts et que si ça ne paraît pas, c’est parce qu’il paie à l’avance avec des acomptes provisionnels. Ce n’est pas ce que dit le New York Times. Et elle comprend l’ancien homme d’affaires de ne pas vouloir dévoiler publiquement ses déclarations de revenus. « Les médias mettraient le microscope et harcèleraient tous ceux avec qui il fait affaire. »

Et finalement, Cynthia Cole est ravie que Trump ait nommé Amy Coney Barrett à la Cour suprême. Elle aime ses valeurs. Elle se dit pro-vie et qualifie Biden et Harris d’« anti-vie ».

« Les gens utilisent l’avortement comme une forme de contraception », affirme-t-elle. Et après, elle les entend se rappeler et dire : « Ma fille aurait 6 ans », ou « ma fille viendrait de terminer ses études ».

Mais tous ces témoignages de gens qui regrettent d’avoir eu un avortement ne sont jamais rapportés par les grands médias.

Cynthia Cole

Mme Cole a trois enfants et six petits-enfants, dont deux, indique-t-elle, sont nés hors des liens du mariage.

Dans les deux cas, ça aurait donc pu finir par des avortements puisque les parents n’étaient pas mariés, dois-je comprendre.

« Et on les aime », me dit-elle de ces petits. « Parce que ce sont nos petits-enfants. »