(Washington) Au lendemain de l’élection présidentielle américaine, le président républicain Donald Trump a lancé mercredi ce qui pourrait devenir une guérilla judiciaire pour faire invalider des bulletins qu’il estime frauduleux malgré l’absence de preuves, alors que son adversaire démocrate Joe Biden était rassuré par des victoires dans des États-clés.

Ivan COURONNE, Jerome CARTILLIER et Francesco FONTEMAGGI
Agence France-Presse

L’équipe de campagne du républicain a annoncé une première offensive judiciaire, dans le Wisconsin, État remporté de justesse mercredi par Joe Biden, avec un écart de moins de 1 % selon des résultats quasi complets, selon plusieurs médias américains. Les républicains veulent demander un recomptage des suffrages et ont demandé à un juge local de réexaminer les bulletins déjà comptés. Le Wisconsin est le deuxième État repris aux républicains par Joe Biden, avec l’Arizona.

Le président lui-même avait menacé dans la nuit de mardi à mercredi de saisir la Cour suprême, jetant un doute supplémentaire sur l’intégrité du système électoral américain déjà fragilisé par une persistante campagne de désinformation. Ses lieutenants commençaient à répandre des rumeurs sur les réseaux sociaux et les ondes sur des tricheries et des irrégularités, et des armées d’avocats étaient sur le pied de guerre.

Pour la première fois depuis 2000, les Américains ne connaissaient pas le nom de leur prochain président au lendemain du scrutin. La participation a été record, notamment par correspondance, et le dépouillement pourrait durer quelques jours dans certains des États-clés qui décideront du nom de celui qui prêtera serment le 20 janvier 2021.

« Notre démocratie est mise à l’épreuve dans cette élection », a déclaré le gouverneur de Pennsylvanie, Tom Wolf, appelant à la patience.

L’issue finale pourrait toutefois commencer à se dessiner dès mercredi. Deux autres États-clés (Michigan et Géorgie) ont indiqué que des résultats complets devraient être communiqués avant la fin de la journée. Dans d’autres (Pennsylvanie, Nevada), il faudra sans doute attendre jeudi ou vendredi, en raison du volume de bulletins restant à compter.

Au terme d’une longue campagne d’une virulence exceptionnelle, perturbée par la pandémie, les résultats partiels montrent du reste que le dirigeant républicain n’a pas subi la répudiation électorale que les sondages présageaient, prouvant que même s’il était battu, sa base d’électeurs lui reste largement fidèle. Le milliardaire a dénoncé un ratage d’ampleur « historique » chez les sondeurs.

« Hier soir j’avais une bonne avance, dans de nombreux États-clés », a tweeté Donald Trump mercredi matin. « Puis, un par un, ils ont commencé à disparaître magiquement avec l’apparition et le comptage de bulletins surprise ».  

Il n’y a pas de bulletins surprise démontrés, mais des bulletins envoyés par courrier et traités lentement par les autorités. Ils viennent majoritairement d’électeurs démocrates, ce qui explique qu’ils aient fait fondre l’avance initiale du président, dont les électeurs ont privilégié le vote en personne mardi.

Mercredi, Joe Biden avait engrangé une légère avance dans le Michigan (0,7 %), ce qui lui ferait frôler la victoire. Donald Trump était devant en Pennsylvanie, en Géorgie et en Caroline du Nord.

« Nous ne nous accorderons aucun répit jusqu’à ce que chaque bulletin de vote soit compté », a tweeté l’ancien vice-président de Barack Obama.

Sa directrice de campagne s’est dite certaine des réserves de voix dans les bulletins restants.  

« Joe Biden est bien parti pour remporter cette élection, et il sera le prochain président des États-Unis », a déclaré Jennifer O’Malley Dillon.

L’équipe Biden a mis au défi Donald Trump de saisir la Cour suprême, jugeant invraisemblable d’exclure des voix simplement parce qu’elles n’ont pas été comptées le jour de l’élection.

États débordés

Jamais autant d’Américains n’avaient participé à l’élection présidentielle depuis que les femmes ont le droit de vote : 160 millions d’électeurs ont voté, soit une participation estimée à 66,9 %, contre 59,2 % en 2016, selon le US Elections Project.

Nombre d’États ont été débordés par le déluge de bulletins envoyés par correspondance, encouragés en raison de la crise sanitaire. Ouvrir les enveloppes et scanner ces bulletins va prendre dans certaines villes plusieurs jours, en particulier à Philadelphie, fief démocrate.

Et si la justice s’en mêlait, comme en 2000, « cela pourrait durer des semaines », a dit mercredi à l’AFP Ed Foley, spécialiste du droit électoral à l’Ohio State University.

États en suspens

Même chez les républicains, la menace du président de saisir la justice choquait.  

« Stop. Les bulletins seront comptés et soit vous perdrez, soit vous gagnerez. Et l’Amérique l’acceptera. La patience est une vertu », a tweeté le parlementaire républicain Adam Kinzinger.

« Nous ne savons pas encore qui a gagné l’élection présidentielle », a déclaré le chef de la majorité sénatoriale, Mitch McConnell.

Une certitude : la vague démocrate « bleue » n’a pas eu lieu.

Mais le chemin de Donald Trump pour décrocher un second mandat reste étroit : il doit remporter l’essentiel des États-clés qui restent en suspens.

Dans le système américain, le président est élu au suffrage universel indirect : les électeurs désignent, État par État, des grands électeurs. Un candidat doit obtenir au moins 270 des 538 grands électeurs. Mercredi, le président sortant (214) était en retard face au démocrate (248).

Pour atteindre 270, Joe Biden pourrait se contenter de gagner le Michigan (16 grands électeurs) et le Nevada (6), et perdre tous les autres encore en jeu. À noter que cela inclut une victoire dans l’Arizona (11), État où le démocrate n’a été donné vainqueur que par certains médias, ce que conteste l’équipe Trump.

Quant à la Pennsylvanie (20 grands électeurs), Donald Trump avait mercredi plus de 500 000 voix d’avance au total, mais son avance pourrait fondre après la prise en compte de bulletins envoyés par courrier. Ceux déjà comptés étaient à 78 % pour Joe Biden.

C’est notamment dans cet État que M. Trump voudrait faire intervenir la Cour suprême. Ses avocats, dont Rudy Giuliani, étaient mercredi en route pour Philadelphie.

En amont du scrutin, la Cour avait déjà été saisie par les républicains locaux pour empêcher le décompte des bulletins postés avant mardi soir, mais qui arriveraient dans les trois jours suivant l’élection.

La haute juridiction avait refusé de se prononcer en urgence, mais, si le résultat est serré, elle devra examiner le fond du dossier et dire s’il faut invalider ou non les bulletins arrivés entre mercredi et vendredi.

Quoi qu’il arrive, le prochain président devra composer avec le Congrès.  

Comme cela était largement anticipé, les démocrates ont gardé le contrôle de la Chambre des représentants, mais les chances d’un basculement du Sénat du côté démocrate s’amenuisaient, après la réélection de plusieurs républicains.