Ils sont sous notre nez depuis toujours et pourtant, on ne les connaît pas tant que ça. Qui sont nos voisins du Sud, qui choisiront mardi le prochain président de cette grande puissance mondiale ? Que pensent-ils des principaux enjeux de société ? Portrait en deux temps.

Judith Lachapelle Judith Lachapelle
La Presse

Léa Carrier Léa Carrier
La Presse

Qui sont les Américains ?

Sont-ils riches ? Majoritairement blancs ? Encore très religieux ? Portrait-robot des Américains de 2020.

Démographie

La population américaine change. En 2020, la proportion des milléniaux et de la génération Z, qui comprennent les personnes nées après 1981, égale pour la première fois celle des baby-boomers et des générations plus âgées, selon le Center for American Progress. Ces jeunes sont moins croyants et plus démocrates que leurs prédécesseurs.

« L’autre facteur important, c’est que les minorités sont en pleine croissance, en particulier les Hispaniques et les Asiatiques », ajoute Robert Y. Shapiro, professeur et ancien président du département de sciences politique de l’Université Columbia.

Les personnes blanches représentent une part moins importante de l’électorat que par le passé, passant de 85 % en 1996 à 69 % en 2020, selon le Pew Research Center. Les électeurs hispaniques, afro-américains et asiatiques, eux, ont notablement augmenté et devraient surpasser les électeurs blancs aux environs de 2050. À l’échelle nationale, les minorités ont historiquement voté démocrate.

Situation financière

Les Américains sont très riches… ou très pauvres. L’inégalité des revenus aux États-Unis est la plus élevée de tous les pays du G7, selon les données de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Du coup, si le revenu médian des ménages américains s’élève à 74 600 $ US (98 000 $CAN), l’écart médian entre les ménages à revenus élevés (majoritairement blancs) et les ménages à revenus faibles (surreprésentés chez les minorités) était de quelque 178 700 $ US (environ 234 500 $ CAN) en 2018, selon les dernières données disponibles du Pew Research Center.

« Le revenu est étroitement lié à la race », estime le professeur Shapiro.

Cette année, la pandémie a d’ailleurs particulièrement affecté le portefeuille des Hispaniques et des Afro-Américains, déjà plus petit que celui de leurs pairs blancs. En avril dernier, 61 % des Hispaniques et 44 % des Afro-Américains ont déclaré qu’eux-mêmes ou un membre de leur famille avaient perdu leur emploi ou leur salaire à cause de la COVID-19, contre 38 % des adultes blancs, note le Pew Research Center.

Relations raciales

Quelques mois après la mort de George Floyd sous le genou d’un policier blanc, les relations raciales ont rarement été aussi mauvaises aux États-Unis. Plusieurs montrent Donald Trump du doigt.

« Les Américains sont épuisés du chaos », remarque Rafael Jacob, chercheur spécialisé en politique américaine à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM, en référence aux manifestations massives qui ont suivi la mort de George Floyd.

PHOTO JOHN MINCHILLO, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Des militants ont réclamer justice pour Breonna Taylor, jeune Afro-Américaine tuée en mars lors d’une intervention policière en pleine nuit à son domicile.

Plus pauvres, moins éduqués et plus souvent victimes de brutalité policière : les indicateurs d’inégalités raciales dans la communauté noire américaine ne manquent pas. Selon une étude du Pew Research Center en 2019, un Afro-Américain sur deux craint de ne jamais atteindre l’égalité. Pourtant, moins d’un Américain blanc sur dix partage le même avis.

« La société américaine est tellement clivée, ce qui est très mauvais d’un point de vue de la cohésion sociale », poursuit Rafael Jacob. Par exemple, toujours selon la même étude, 78 % des Afro-Américains déplorent le manque de progrès en matière d’égalité raciale aux États-Unis. Les démocrates blancs sont d’accord à 64 % et les républicains blancs, à 15 %.

Par ailleurs, plus de la moitié des Américains croient que Donald Trump a aggravé les relations raciales. En comparaison, 37 % estiment que Barack Obama a fait des progrès lorsqu’il était président.

Religion

La proportion d’Américains qui se déclarent « non croyants » est en hausse. Entre 2008 et 2020, le nombre d’Américains qui ne déclarent aucune appartenance religieuse est passé de 15 à 28 %, selon le Pew Research Center.

« Les Nones, comme on les appelle, joueront un rôle déterminant dans l’élection, car personne ne sait vraiment pour qui ils voteront », explique John C. Green, professeur en sciences politiques à l’Université d’Akron. Comme ils n’appartiennent à aucune affiliation religieuse, ils sont difficiles à rejoindre par les partis politiques.

Par ailleurs, le nombre de chrétiens blancs, qui constitue la majorité des partisans républicains, a plongé depuis les dernières années. Selon le Pew Research Center, ils comptaient pour 79 % de la base électorale l’année de l’élection de Barack Obama. Aujourd’hui, ils représentent 64 %.

Il n’en reste pas moins que les Américains sont encore en majorité religieux. La question de l’avortement a d’ailleurs refait surface au cours de la campagne, lors des débats sur la nomination de la juge pro-vie Amy Coney Barrett à la Cour suprême.

Sept enjeux pour une élection

Lorsqu’ils auront leur bulletin de vote devant eux, quels sont les enjeux qui compteront le plus pour les électeurs au moment de faire un choix ? Survol des principales préoccupations qui habitent les Américains au terme de cette campagne.

1. Économie

De Ronald Reagan, qui avait demandé aux Américains « Êtes-vous dans une meilleure situation aujourd’hui qu’il y a quatre ans ? », au conseiller de Bill Clinton, James Carville, qui avait résumé l’importance du message à marteler aux électeurs avec un bref et percutant « it’s the economy, stupid », l’enjeu de l’économie arrive en tête de liste, élection après élection, des préoccupations des Américains. Fait intéressant, cette année, les Noirs sont beaucoup plus nombreux (81 %) à classer l’enjeu économique en tête de liste que les Blancs (73 %), et cette différence est encore plus marquée parmi les électeurs démocrates, où 20 points de différence séparent Noirs et Blancs sur cette question. Il faut dire qu’en septembre, après six mois de pandémie, 12 % des Américains noirs étaient sans travail, comparativement à 7 % des Blancs.

Proportion des électeurs qui classent l’économie comme un enjeu « très important »

– Population : 74 %

– Électeurs républicains : 84 %

– Électeurs démocrates : 66 %

Source : Pew Research Center, octobre 2020

2. Accès aux soins de santé

Tout de suite après l’économie, l’accès aux soins de santé abordables est la deuxième préoccupation majeure des Américains. En général, les femmes sont beaucoup plus préoccupées par l’accès aux soins de santé – 71 % d’entre elles estiment qu’il s’agit d’un enjeu « très important », comparativement à 59 % des hommes. C’est aussi l’enjeu le plus important pour les Noirs : 86 % d’entre eux le classent comme « très important », alors que 70 % des Hispaniques et 61 % des Blancs pensent de même. Par ailleurs, à peu près la même proportion d’Américains se dit préoccupée par les nominations des juges à la Cour suprême. Les démocrates, qui n’écartent pas la possibilité d’ajouter des juges pour éviter que la Cour soit trop conservatrice, ont notamment fait planer un démantèlement du programme d’assurance maladie par la Cour en cas de victoire républicaine.

Proportion des électeurs qui classent l’accès aux soins de santé comme un enjeu « très important »

– Population : 65 %

– Électeurs républicains : 44 %

– Électeurs démocrates : 82 %

Source : Pew Research Center, octobre 2020

3. Pandémie de COVID-19

En jetant un coup d’œil aux sondages menés en août et en octobre, la préoccupation de la population à l’endroit de la pandémie de COVID-19 n’a pas empiré avec la deuxième vague. Même qu’elle a baissé de sept points ! Mais c’est en regardant la perception selon les allégeances politiques que se trouve l’explication : si les électeurs démocrates n’ont pas changé d’avis entre l’été et l’automne, les électeurs républicains sont beaucoup moins nombreux à considérer aujourd’hui la pandémie comme un enjeu. En août, plus du tiers des républicains classait l’enjeu comme « très important ». En octobre, moins du quart était toujours de cet avis. Ce qui s’est passé durant cette période ? Notamment le rétablissement rapide du président après son infection…

Proportion des électeurs qui classent la pandémie de COVID-19 comme un enjeu « très important »

– Population : 55 %

– Électeurs républicains : 24 %

– Électeurs démocrates : 82 %

Source : Pew Research Center, octobre 2020

4. Crimes, violences, inégalités raciales

Trois mois après la mort de George Floyd, les manifestations (pour la très grande majorité pacifiques) du mouvement Black Lives Matter et une suite d’évènements violents au printemps (émeutes, fusillades, violences policières…), la question des iniquités raciales et ethniques était une préoccupation pour la moitié des Américains cet été, dont les trois quarts des démocrates. Les électeurs républicains étaient, cet été, très majoritaires (74 %) à estimer que la question des « crimes violents » était un enjeu très important, comparé à moins de la moitié des démocrates. Les électeurs américains étaient plutôt d’avis, cet été, que les démocrates étaient plus aptes que les républicains à s’occuper des enjeux touchant la race et l’ethnicité (49 % contre 37 %).

Proportion des électeurs qui classent l’iniquité raciale comme un enjeu « très important »

– Population : 52 %

– Électeurs républicains : 24 %

– Électeurs démocrates : 76 %

Source : Pew Research Center, août 2020

5. Contrôle des armes

L’été dernier, les politiques sur le contrôle des armes préoccupaient plus d’électeurs républicains (60 %) que de démocrates (50 %) – les républicains sont par contre plutôt d’avis que la législation actuelle est convenable ou devrait être moins stricte (69 %), alors que les démocrates sont très majoritairement d’avis que les contrôles doivent être renforcés (86 %). Malgré les divisions apparentes, démocrates et républicains s’entendent pour dire que les personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale ne devraient pas pouvoir acheter des armes, et que la vérification d’antécédents devrait aller de soi dans toutes les ventes d’armes.

PHOTO CHANDAN KHANNA, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le contrôle des armes polarisent également les électeurs : alors que 69 % des républicains trouvent que la législation actuelle est convenable ou devrait être moins stricte, 86 % des démocrates croient qu’elle devrait être resserrée.

Proportion des électeurs qui classent le contrôle des armes comme un enjeu « très important »

– Population : 55 %

– Électeurs républicains : 60 %

– Électeurs démocrates : 50 %

Source : Pew Research Center, août 2020

6. Changements climatiques

L’enjeu « environnemental » des élections 2020 s’exprime à travers les changements climatiques. Et c’est l’un des enjeux qui divise le plus républicains et démocrates quant à l’importance à y accorder. Pourtant, dans un sondage mené en mai, le Pew Research Center montrait qu’une majorité de membres des deux camps sont favorables à plusieurs mesures environnementales, que ce soit la plantation d’arbres pour compenser les émissions de carbone, la création d’un crédit d’impôt pour aider les entreprises ou le renforcement des normes d’émissions de carbone dans les centrales énergétiques et pour les voitures à essence.

Proportion des électeurs qui classent les changements climatiques comme un enjeu « très important »

– Population : 42 %

– Électeurs républicains : 11 %

– Électeurs démocrates : 68 %

Source : Pew Research Center, août 2020

7. Avortement

En plein milieu de l’été, seuls deux électeurs sur cinq estimaient que la question de l’accès à l’avortement était très importante. Deux mois plus tard, après le décès de la juge Ruth Bader Ginsburg et l’entrée en scène de la juge conservatrice Amy Coney Barrett, les Américains sont un peu plus nombreux (44 %) à se préoccuper de cette question. Sans surprise, les femmes sont plus nombreuses que les hommes à considérer cet enjeu comme « très important » (51 % contre 36 %), une différence qui se remarque aussi chez les électeurs républicains (54 % des femmes et 41 % des hommes) et chez les démocrates (50 % des femmes, 31 % des hommes).

Proportion des électeurs qui classent l’avortement comme un enjeu « très important »

– Population : 44 %

– Électeurs républicains : 48 %

– Électeurs démocrates : 42 %

Source : Pew Research Center, octobre 2020

Avis d’experts

Je crois que le sort de l’élection sera entre les mains des femmes. Il y a plus de femmes inscrites sur les listes électorales que d’hommes. Les femmes ont été disproportionnellement touchées par la COVID-19. Elles se sont occupées des enfants parce qu’il n’y avait pas d’école, elles ont été frappées par le chômage, alors que la dernière récession avait plus touché les hommes. Alors, je pense que ce que les femmes évaluent, c’est lequel des candidats remettra le pays sur les rails, lequel protégera les programmes dont elles bénéficient.

Nichola Gutgold, professeure en communications à l’Université Penn State, en Pennsylvanie

Les enjeux sont importants, mais au bout du compte, les gens choisissent un individu. Ils se demandent : “Suis-je dans une meilleure situation qu’il y a quatre ans ?’’ Ou “Est-ce que j’aime la direction que prend ce pays ?’’ Si oui, les gens voteront pour Trump. Sinon, ils choisiront quelqu’un d’autre. Ce qui sera difficile après l’élection, c’est que je ne crois pas que le gagnant aura reçu un mandat clair associé à des réformes. Joe Biden promet des changements, mais il n’y a pas vraiment eu de débat sur ce que cette voie différente doit être. Même chose pour M. Trump, qui n’a pas donné beaucoup de détails sur ce qu’il voudrait faire dans un second mandat.

Josh Clinton, politologue à l’Université Vanderbilt, au Tennessee