Donald Trump a refusé de s’engager à reconnaître les résultats de l’élection de même qu’à dénoncer la violence des extrémistes suprémacistes blancs durant le débat de mardi. Une situation « extraordinairement dangereuse », disent des experts.

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
La Presse

Jusqu’à 80 millions d’Américains pourraient voter par la poste cette année, et les résultats du scrutin dans plusieurs États ne seront sans doute pas connus le soir du 3 novembre.

Comment réagira Donald Trump durant ces heures ou ces journées décisives ?

Le président s’est gardé de le dire au débat de mardi soir. « Il va y avoir de la fraude comme vous n’en avez jamais vu, a-t-il déclaré. Nous ne le saurons peut-être pas pendant des mois, car ces bulletins de vote seront partout. […] J’encourage mes partisans à aller dans les bureaux de vote et à bien observer. »

Pour John D. Cohen, ancien coordinateur de la lutte contre le terrorisme pour le département de la Sécurité intérieure (DHS) et professeur adjoint à l’Université Georgetown, à Washington, les mots du président sont alarmants.

« Le président jette de l’huile sur un feu rugissant. C’est extraordinairement dangereux, et ça fait partie d’un pattern qui vise à inspirer sa base politique », explique en entrevue téléphonique M. Cohen, qui cumule trois décennies d’expérience dans les forces de l’ordre, la lutte contre le terrorisme et la sécurité intérieure, sous des administrations tant républicaines que démocrates.

Incitation à la violence

Donald Trump répète depuis des mois que le scrutin sera illégitime. Mardi, le président a appelé les membres des Proud Boys, un groupe suprémaciste blanc, à « être prêts » (stand by, en anglais) plutôt que de les dénoncer comme l’invitait à faire le modérateur de la soirée.

Mercredi, au lendemain du débat, Donald Trump a dit ne pas savoir qui étaient les Proud Boys. « Vous devrez me donner une définition, parce que je ne sais vraiment pas qui ils sont. Je peux juste leur dire de laisser tomber, de laisser les forces de l’ordre faire leur travail. »

PHOTO CAITLIN OCHS, ARCHIVES REUTERS

Milicien des Proud Boys à Vancouver, dans l’État de Washington, le 5 septembre

Que ce soit volontaire ou non, le langage du président incite directement à la violence chez des individus désaffectés, mentalement instables ou qui cherchent une justification pour exprimer violemment leur colère, note M. Cohen. « C’est arrivé, et ça risque d’arriver à nouveau », dit-il.

Chris Murphy, sénateur démocrate du Connecticut, a affirmé que Trump savait ce qu’il faisait lors du débat.

PHOTO SUSAN WALSH, REUTERS

Chris Murphy, sénateur démocrate du Connecticut

Soyons clairs, Trump avait pour objectif d’amener les suprémacistes blancs de droite à organiser un effort d’intimidation le jour du scrutin. Il a réussi. Le recrutement par les Proud Boys et d’autres est en cours.

Chris Murphy, sénateur démocrate du Connecticut

Selon le DHS, l’année 2019 a été la plus meurtrière en ce qui concerne les attentats perpétrés par des extrémistes intérieurs violents depuis l’attentat à l’explosif d’Oklahoma City, en 1995, qui avait fait 168 morts.

« La plus grande menace terroriste »

Sur les 16 attaques mortelles perpétrées par des extrémistes en 2019 aux États-Unis, 8 ont été menées par des extrémistes suprémacistes blancs. Ceux-ci sont responsables de la majorité des morts (39 sur 48) survenus dans les attaques terroristes sur le sol américain l’an dernier, selon un rapport interne du DHS obtenu par le site Politico en septembre.

Ce document signale que les suprémacistes blancs sont « la plus grande menace terroriste » aux États-Unis aujourd’hui, selon l’agence fédérale.

L’attaque la plus meurtrière a été l’attentat d’El Paso, au Texas, le 3 août 2019, où un jeune suprémaciste blanc qui visait la population latino a tué 23 personnes et en a blessé 23 autres dans un magasin Walmart.

PHOTO CELIA TALBOT TOBIN, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Le 3 août 2019, où un jeune suprémaciste blanc a tué 23 personnes et en a blessé 23 autres dans un magasin Walmart.

Cet été, un militant d’extrême droite a tué deux personnes dans une manifestation à Kenosha, au Wisconsin. Trump avait refusé de condamner le geste, affirmant que le jeune homme « tentait de fuir », le dépeignant comme une victime.

L’an dernier, un ancien agent du FBI avait dit au Washington Post que combattre la violence des groupes suprémacistes blancs était difficile sous l’administration Trump.

Il y a une certaine réticence parmi les agents à ouvrir une enquête qui cible des gens que le président perçoit comme sa base. C’est un cul-de-sac pour l’agent du FBI ou son superviseur.

Un ancien agent du FBI, l’an dernier

Jon Favreau, commentateur politique et ancien rédacteur des discours de Barack Obama à la Maison-Blanche, a signalé qu’une victoire de Joe Biden pourrait paradoxalement faire grimper la violence d’extrême droite aux États-Unis.

« La montée de Trump a donné une légitimité aux groupes d’extrême droite. Si Biden devait l’emporter, ces gens sentiraient qu’ils ont désormais besoin de se battre contre le gouvernement, que la Maison-Blanche n’est plus leur alliée », a-t-il commenté en septembre au micro de la populaire baladodiffusion Pod Save the World.

Au Canada également

Pour John D. Cohen, le Canada ne devrait pas se sentir à l’abri d’attaques menées par des suprémacistes blancs. Le fondateur du groupe, Gavin McInnes, a la nationalité canadienne, et des partisans du groupe sont canadiens. Le groupe a été banni de Twitter, Facebook et Instagram, mais plusieurs partisans y ont des comptes et sont toujours actifs – et ont célébré les propos de Trump durant le débat de mardi soir.

Alexandre Bissonnette, responsable d’avoir tué 6 personnes et d’en avoir blessé 6 autres dans l’attentat de la mosquée de Québec, en 2017, avait quant à lui fait plus de 800 recherches sur Donald Trump sur Twitter, Google, YouTube et Facebook dans les semaines qui ont précédé l’attaque, en plus d’avoir abondamment consulté des sites d’extrême droite et de théories du complot.

« Dans le passé, les mots du président Trump ont inspiré et encouragé et potentiellement incité des actes violents à l’international, dit M. Cohen. Nous assistons à une hausse de la violence d’extrême droite dans plusieurs pays occidentaux. Les mots du président Trump peuvent inciter non seulement à la violence aux États-Unis, mais aussi dans les pays comme le Canada. »

Biden, gagnant du débat

PHOTO ROBERTO SCHMIDT, AGENCE FRANCE-PRESSE

Des sondages instantanés réalisés après le débat montrent que Joe Biden sort gagnant du duel de mardi.

Des sondages instantanés réalisés après le débat montrent que Joe Biden sort gagnant du duel. Les électeurs sondés par CNN ont donné Biden gagnant dans une proportion de 60 contre 28, celui de CBS News, dans une proportion de 48-41 et celui de DataProgress, dans une proportion de 51 contre 39. La campagne de Joe Biden a aussi déclaré avoir récolté des dons totalisant 3,8 millions de dollars américains durant la première heure du débat, un record pour l’organisation.

— Nicolas Bérubé, La Presse

Des mesures pour des duels plus ordonnés

PHOTO OLIVIER DOULIERY, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le débat de mardi soir entre Joe Biden et Donald Trump a été pour le moins chaotique.

La commission chargée d’organiser les débats électoraux aux États-Unis a annoncé mercredi la mise en place de mesures additionnelles afin de « maintenir l’ordre » lors des prochains duels télévisés, au lendemain de l’échange cacophonique entre Joe Biden et Donald Trump. « Le débat [de mardi] soir a rendu évident le fait qu’une structure additionnelle devait être ajoutée au format des prochains débats afin d’assurer une discussion plus cadrée », a indiqué l’organisme indépendant. Mardi, Donald Trump et Joe Biden ont échangé devant des millions d’Américains invectives, railleries et attaques personnelles, sans que le modérateur puisse les empêcher de régulièrement se couper la parole, incapable de couper leur micro. Le prochain débat aura lieu le 13 octobre.

— Agence France-Presse