À plus d’un mois du scrutin, la course sénatoriale s’est resserrée dans plusieurs États, dont certains qui n’apparaissaient pas sur l’écran radar des observateurs il y a quelques semaines à peine. La mort de la juge Ruth Bader Ginsburg (RBG) marquera-t-elle un tournant ? Survol des principales luttes avec Andréanne Bissonnette, chercheuse à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand, qui se penche précisément sur la place des femmes en politique.

Judith Lachapelle Judith Lachapelle
La Presse

Maine

Sénatrice sortante : Susan Collins, Parti républicain

PHOTO ARCHIVES REUTERS

Susan Collins, sénatrice républicaine du Maine

Réélue sans mal depuis 1997 par des électeurs de toutes allégeances qui appréciaient son indépendance, la sénatrice Susan Collins a vu sa popularité commencer à décliner sérieusement en octobre 2018 : son vote pour la nomination à la Cour suprême du juge Brett Kavanaugh, qui faisait l’objet d’allégations d’agressions sexuelles, a indigné beaucoup de ses électeurs. Depuis plusieurs mois, Susan Collins tire de l’arrière dans les sondages face à la candidate démocrate Sara Gideon. « En fait, avant même qu’on connaisse la candidate démocrate, il y avait déjà une volonté d’avoir une organisation solide contre Mme Collins, dit Andréanne Bissonnette. L’enjeu de la Cour suprême y était déjà prédominant, avant même le décès de RBG. »

Colorado

Sénateur sortant : Cory Gardner, Parti républicain

PHOTO ARCHIVES REUTERS

Cory Gardner, sénateur républicain du Colorado

Comme bien d’autres, le sénateur Gardner a changé son fusil d’épaule depuis 2016 et est maintenant d’avis que le Sénat doit voter pour pourvoir le siège vacant à la Cour suprême malgré la proximité de la date du scrutin. Son rival démocrate est l’ancien gouverneur John Hickenlooper et mène légèrement dans les sondages. « L’impact du décès de RBG sur la course sénatoriale est limité, parce que la grande majorité des sénateurs élus n’entreront en poste qu’à la fin de janvier », soit vraisemblablement après la confirmation de la juge Amy Coney Barrett à la Cour suprême, puisque le président met de la pression pour procéder rapidement, note Mme Bissonnette. « Mais le décès a eu comme effet de ramener la Cour suprême à l’avant-scène. » Pour preuve, un sondage national effectué le week-end ayant suivi la mort de la juge Bader Ginsburg a montré que la proportion d’électeurs pour qui l’avenir de la Cour suprême est un « enjeu important » est passée de 47 à 56 %.

Arizona

Sénatrice sortante : Martha McSally, Parti républicain

PHOTO ROSS D. FRANKLIN, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Martha McSally, sénatrice républicaine de l’Arizona

Dans cette élection partielle destinée à combler le siège qu’occupait John McCain à sa mort en 2018, celle qui a terminé le mandat, Martha McSally, est au coude-à-coude avec le démocrate et ancien astronaute Mark Kelly. « Les enjeux au cœur des préoccupations en Arizona ne sont pas seulement liés [à la question de l’accès à l’avortement], dit Andréanne Bissonnette, mais sont aussi liés à DACA [le programme migratoire pour régulariser la situation des sans-papiers arrivés au pays quand ils étaient enfants] en raison de la forte population latino-américaine. » C’est aussi le cas dans une autre course serrée, celle du Montana, où le démocrate Steve Bullock diffuse une publicité dans laquelle il dit que son rival républicain est favorable à une réduction de l’accès aux soins de santé assurables, sous-entendant que cette position pourrait l’inciter à confirmer la nomination d’un juge qui partage le même avis.

Caroline du Nord

Sénateur sortant : Thom Tillis, Parti républicain

PHOTO ARCHIVES REUTERS

Thom Tillis, sénateur républicain de la Caroline du Nord

Les deux Carolines figurent sur l’écran radar des observateurs. Celle du Nord a viré au violet ces dernières années, et le républicain Thom Tillis se bat pour garder son siège face à Cal Cunningham, ancien militaire ayant siégé au Sénat de la Caroline du Nord. Tillis, comme Lindsey Graham au Sud, a annoncé son intention de voter en faveur de la nomination d’un nouveau candidat à la Cour suprême. « Dans les deux cas, on cherche à mobiliser la base électorale, dit Andréanne Bissonnette. Dans des courses plus serrées dans des États plus divisés, ça peut avoir un impact de ramener l’enjeu de la Cour à l’avant-scène. »

Caroline du Sud

Sénateur sortant : Lindsey Graham, Parti républicain

PHOTO ERIN SCHAFF, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Lindsey Graham, sénateur républicain de la Caroline du Sud

Sa spectaculaire volte-face concernant la nomination d’un juge à la Cour suprême en année électorale nuira-t-elle à la campagne de ce fidèle de Donald Trump ? En 2014, Lindsey Graham avait remporté la victoire par plus de 15 points d’avance. Cette fois-ci, le candidat démocrate Jaime Harrison bénéficie d’un important soutien financier par des partisans hors de l’État. Parmi eux, le regroupement de républicains anti-Trump Lincoln Project et sa campagne « Lindsey Must Go », qui a versé plus de 1 million US dans la diffusion d’une publicité rappelant la promesse que Graham avait faite en 2016 de ne jamais appuyer la nomination d’un juge de la Cour suprême pendant une année électorale. Les derniers sondages, complétés avant la mort de RBG, montraient déjà que la course s’était resserrée. « Et c’est quand même significatif pour un républicain qui est bien mis de l’avant par son parti », dit Andréanne Bissonnette.

Alabama

Sénateur sortant : Doug Jones, Parti démocrate

PHOTO ALEX EDELMAN, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Doug Jones, sénateur démocrate de l’Alabama

Pour prendre le contrôle du Sénat, les démocrates doivent prendre quatre sièges aux républicains (trois, si le duo Biden-Harris est élu et que la vice-présidente est appelée à briser l’égalité au Sénat). Mais les démocrates risquent aussi de perdre un siège, et c’est celui de l’Alabama. Doug Jones a été élu en 2017 lors d’une élection partielle par une faible marge (moins de 1,5 %) face à son opposant républicain, Roy Moore, un évangéliste conservateur accusé par plusieurs femmes, un mois à peine avant les élections, d’agressions sexuelles alors qu’elles étaient mineures. La réélection du démocrate Jones dans cet État très rouge est peu probable, et les analystes rangent généralement ce siège de l’Alabama du côté républicain. « Doug Jones est également l’un des quelques démocrates anti-choix », rappelle Andréanne Bissonnette.

Iowa

Sénatrice sortante : Joni Ernst, Parti républicain

PHOTO JACQUELYN MARTIN, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Joni Ernst, sénatrice républicaine de l’Iowa

Un sondage publié le 22 septembre par le journal Des Moines Register montre que non seulement les candidats à la présidentielle sont au coude-à-coude à 47 % des intentions de vote, mais surtout que les hommes et les femmes, dans cet État du moins, voient les choses très différemment. Ainsi, si les hommes de l’Iowa préfèrent Donald Trump à 57 %, les femmes sont majoritairement en faveur de Joe Biden, à 57 % également. La course sénatoriale s’est également resserrée dans cet État conservateur où deux femmes se font la lutte — Joni Ernst et la démocrate Theresa Greenfield.

Kansas

Sénateur sortant : Pat Roberts, Parti républicain

PHOTO ERIN SCOTT, ARCHIVES REUTERS

Pat Roberts, sénateur républicain du Kansas

Le républicain Roger Marshall fait face à une ancienne républicaine virée démocrate, Barbara Bollier, dans ce siège laissé vacant par le départ du sénateur républicain Pat Roberts, qui a choisi de ne pas solliciter un cinquième mandat. La candidate démocrate bénéficie elle aussi d’un bon soutien financier hors de l’État pour l’aider dans sa course. « À moins d’une victoire de Mme Bollier au Kansas, on n’assistera pas à une augmentation de la représentation des femmes au Sénat », observe Andréanne Bissonnette. L’élection d’une femme au Wyoming (deux candidates convoitent le siège du sénateur républicain Mike Enzi, qui prend sa retraite) viendra compenser la perte attendue d’un siège occupé par une autre femme, celui de la sénatrice de l’Arizona Martha McSally.

Le Sénat, clé du pouvoir

Le Congrès américain est composé de deux chambres, la Chambre des représentants et le Sénat. La Chambre des représentants rassemble 435 délégués, chacun élu pour un mandat de deux ans dans un district qui compte, en moyenne, 710 000 personnes. Le Sénat regroupe quant à lui 100 sénateurs, soit 2 par État, élus pour un mandat de six ans. Tous les deux ans, le tiers des sièges du Sénat font l’objet d’élections — soit 33 cette année, plus 2 sièges qui doivent être comblés en raison d’une élection partielle. S’il s’avère impossible d’obtenir un vote majoritaire (sénateurs divisés 50-50), la balance du pouvoir revient au vice-président des États-Unis, qui préside le Sénat. Le Sénat a notamment l’autorité sur la nomination des membres du cabinet, des ambassadeurs, des juges fédéraux et de ceux de la Cour suprême, de même que sur le déclenchement d’un procès en destitution.

Répartition actuelle du Sénat

Parti républicain : 53 sièges

Parti démocrate : 45 sièges

Indépendants : 2 sièges

Nombre de sièges en jeu en 2020

Parti républicain : 23 sièges

Parti démocrate : 12 sièges