Dès le premier soir de la convention républicaine, lundi, une vidéo léchée a mis les Américains en garde : l’élection de Joe Biden à la présidence ferait sombrer les États-Unis dans quelque chose comme l’apocalypse.

Isabelle Hachey
Isabelle Hachey La Presse

« Voici un avant-goût de l’Amérique de Biden. Les émeutes, le crime. La liberté est en jeu ; ce sera l’élection la plus importante de notre vie », prévenait une femme alors que défilaient à l’écran des images de rues en flammes.

Les républicains ont tapé sur ce clou pendant les quatre jours de leur convention, qui s’est terminée jeudi soir par un discours de Donald Trump à la Maison-Blanche.

PHOTO CARLOS BARRIA, REUTERS

Donald Trump lors d’un rassemblement à Londonderry, dans le New Hampshire

« Votre vote, a-t-il prévenu, décidera si nous protégeons les Américains respectueux de la loi ou si nous donnons le champ libre aux anarchistes, aux agitateurs et aux criminels violents qui menacent nos citoyens. »

Le message est clair : si Joe Biden accède à la présidence, des foules descendront dans les rues pour casser, piller et, pourquoi pas, déboulonner quelques statues au passage. Comme sur les images de la vidéo présentée au premier soir de la convention.

IMAGE TIRÉE DU COMPTE YOUTUBE DE DONALD TRUMP

Cette vidéo présentée à la convention républicaine montre une scène d’émeute dans une rue de… Barcelone, en Espagne.

Sauf que les images les plus frappantes de cette vidéo ont été tournées non pas dans une ville américaine, mais… à Barcelone ! C’était en octobre 2019, quand la justice espagnole avait mis le feu à la rue en écrouant des séparatistes catalans…

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C’est une anecdote, direz-vous. Un détail. Bien sûr. Mais un détail qui illustre parfaitement la réalité tordue dans laquelle s’est déroulée cette convention.

Les « vérificateurs de faits » des grands médias américains n’ont pas chômé, ces derniers jours, publiant de longues listes de déclarations inexactes, trompeuses ou carrément mensongères sorties de la bouche des républicains venus chanter les louanges du président.

Ce n’est pas nouveau, le mensonge en politique. Surtout pas avec Donald Trump. Mais cette fois, cela dépasse tout ce à quoi le président des États-Unis nous avait habitués.

Tout se passe comme si Trump et ses partisans s’étaient enfermés dans leur univers parallèle, rempli de faits alternatifs, avant de jeter la clé. Comme s’ils n’avaient plus rien à faire des faits, de la réalité, de la science, de la vérité.

Satisfaits de vivre dans leur monde de fake news.

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Donald Trump est apparu tel un monarque, jeudi en fin de soirée, devant un parterre d’invités réunis sur la pelouse de la Maison-Blanche. Au bras de sa femme, il a foulé un tapis rouge sous les vivats et les bannières électorales.

PHOTO EVAN VUCCI, ASSOCIATED PRESS

Jeudi, au bras de sa femme, Melania, Donald Trump a foulé un tapis rouge sous les vivats et les bannières électorales.

L’image a choqué ; jamais dans l’histoire des États-Unis la résidence officielle du président n’avait été utilisée à des fins partisanes.

Plus de 1500 invités étaient réunis sur la pelouse, presque tous sans masque, sans se soucier de la distanciation physique. Comme si la pandémie n’existait pas.

PHOTO KEVIN LAMARQUE, ARCHIVES REUTERS

Plus de 1500 invités étaient réunis sur la pelouse de la Maison-Blanche pour entendre Donald Trump, jeudi.

Les États-Unis sont frappés par une terrible crise de santé publique. L’économie s’effondre, les tensions raciales s’aggravent. Mais dans le monde de Trump, tout va très bien, madame la marquise.

« Au cours des trois derniers mois, nous avons gagné plus de neuf millions d’emplois. C’est un record dans l’histoire de notre pays », s’est enorgueilli le président.

Il n’a pas soufflé mot des 22 millions d’emplois perdus pendant le Grand Confinement. Sur la planète Trump, ces boulots envolés n’ont jamais existé.

Sur cette planète, Trump a sauvé des « millions » d’Américains du « virus chinois ». Dès le début, il s’est rangé du côté de la science pour contrôler la pandémie. Il n’a jamais affirmé que le virus disparaîtrait « comme par miracle ».

Sur cette planète, la COVID-19 n’a pas fauché 180 000 vies américaines. Les États-Unis, qui forment 4 % de la population mondiale, ne comptent pas 22 % des morts liées au coronavirus. Un millier d’Américains ne meurent pas chaque jour.

Dans ce monde de licornes, Trump défend les droits des femmes et des immigrants. Il déborde d’empathie pour les pauvres et les malades. Et il se préoccupe beaucoup du sort des Afro-Américains. Tout va très bien.

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Un nombre étonnamment élevé d’orateurs à la peau noire ont fait l’apologie de Donald Trump au cours de cette convention. Ne vous fiez pas aux apparences, disaient-ils. Vous vous trompez sur le compte du président.

Tenons-nous-en donc aux faits. « À la fin de cette convention, Trump aura mis trois fois plus d’Afro-Américains sur scène qu’il en a nommé à la Maison-Blanche, au Cabinet et aux Bureaux des procureurs généraux… réunis, a souligné John Avlon, analyste politique de CNN. C’est le signe que la rhétorique est loin de correspondre à la réalité. »

Si vous voulez mon avis, c’est aussi le signe qu’on prend les électeurs pour de grands naïfs, pour le dire poliment. Qui espère-t-on convaincre de l’authenticité de ce changement de cap à dix semaines de l’élection – et après quatre années à jeter constamment de l’huile sur le feu des tensions raciales ?

Donald Trump lui-même, peut-être ?

« Je dis très modestement que j’ai fait plus pour la communauté afro-américaine que tout autre président depuis Abraham Lincoln », a-t-il déclaré jeudi soir.

Le pire, c’est qu’il avait l’air de se croire.

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Sur la planète Trump, le chaos qui menace l’Amérique existe par lui-même, comme s’il flottait dans une bulle, en apesanteur. Ce chaos n’a pas besoin d’une raison pour éclater dans les rues. Les émeutes sont le fait d’une « gauche radicale » déterminée à « éliminer les banlieues ».

Pourquoi vouloir éradiquer les banlieues, au juste ?

Ça, Donald Trump ne l’a pas expliqué. Pour rien. Pour le fun. Ce n’est pas clair.

Pas une fois, dans cette convention, le président n’a mentionné le nom de George Floyd, étouffé sous le genou d’un policier à Minneapolis. Pas une fois il n’a évoqué le nom de Jacob Blake, criblé de balles dans le dos à Kenosha, dans le Wisconsin.

Pas une fois il n’a abordé la brutalité policière qui a poussé des millions de gens à prendre part à des manifestations largement pacifiques, d’un bout à l’autre des États-Unis.

Donald Trump a également passé sous silence le nom de Kyle Rittenhouse, un de ses propres partisans. À 17 ans, armé jusqu’aux dents, il a abattu deux manifestants, mardi soir à Kenosha.

L’adolescent voulait-il protéger la ville du chaos dont se plaint le président depuis des années ?

C’est une théorie. Son procès le dira sans doute. En attendant, difficile de croire que la démagogie et les propos envenimés de Trump aient pu n’avoir aucun effet sur un tas d’Américains plus ou moins influençables. Surtout en ces temps fous.

Sur la planète Trump, à des années-lumière du monde réel, les Américains doivent empêcher leur pays de sombrer dans le chaos en réélisant… celui-là même qui a présidé au désastre actuel.