Janie Gosselin
Janie Gosselin La Presse

Le 27 août 2019, Lonnie Jones se trouvait dans une salle d’audience. Après près de 20 ans passés dans différents pénitenciers, il avait peu d’espoir de rentrer à la maison, malgré l’adoption d’une nouvelle loi.

Le juge a annoncé sa libération conditionnelle immédiate.

« Je me suis effondré, a raconté l’homme de 46 ans au téléphone. J’avais ma famille en cour, mes filles… Toutes les batailles, les prières… Ça m’a juste frappé à ce moment-là que ça avait fonctionné. Les larmes ont commencé à couler de mes yeux. De joie. De soulagement. »

PHOTO FOURNIE PAR LONNIE JONES

Lonnie Jones

Avec son frère et d’autres membres de sa famille, il a été arrêté dans un projet d’habitations de Bridgeport, au Connecticut, en 1999. Il a été condamné à la prison à vie en 2001 pour possession de crack et d’héroïne dans le but d’en faire la distribution. Il a également été trouvé coupable de possession d’arme à feu.

« C’était mon premier délit, ce n’était pas un crime violent », s’est remémoré l’homme.

Quand j’ai entendu la peine, j’étais comme paralysé. Je me suis dit que ça ne se pouvait pas.

Lonnie Jones

Il ne voyait pas le jour où il pourrait retrouver ses deux petites de 2 ans et sa grande de 4 ans, n’ayant pas de période déterminée pour l’admissibilité à une libération.

Nouvelle loi

Il est redevenu un homme libre grâce au First Step Act. Républicains et démocrates ont travaillé de concert au Congrès pour faire adopter cette importante réforme législative. Elle a été promulguée par Donald Trump en décembre 2018.

La loi offre la possibilité d’une libération plus hâtive pour les prisonniers fédéraux condamnés pour des crimes non violents reliés à la drogue. Elle réduit les peines minimales obligatoires pour certaines infractions.

Depuis son entrée en vigueur, plus de 3000 prisonniers ont été libérés.

Elle prévoit également des améliorations aux conditions des détenus : finies, par exemple, les menottes pour les femmes lors de l’accouchement. Les prisonniers devraient aussi avoir accès à des programmes éducatifs et de réinsertion derrière les barreaux ; sur ce plan, la mise en place a tardé.

« Au cœur de la loi, il y avait aussi la possibilité d’obtenir des remises en temps sur la peine pour ceux qui participaient à des programmes. Ce n’est pas arrivé, à cause de la COVID-19. […] Mais ça continue à être décourageant, les gens sont pénalisés à cause de la pandémie », a réagi Kara Gotsch, directrice des initiatives stratégiques à l’organisme The Sentencing Project.

C’est le gendre de Donald Trump, Jared Kushner, qui a convaincu le président des États-Unis de l’opportunité de la loi et de la nécessité de la passer dès 2018, malgré les réticences du chef des républicains au Sénat, Mitch McConnell, selon le New York Times. Il a mené une campagne médiatique sur la chaîne préférée de son beau-père, Fox News. Il a aussi enrôlé des personnalités publiques comme Kim Kardashian West et Kanye West pour transmettre son message.

Le « président de la loi et de l’ordre », comme il se désigne, a adhéré à l’idée.

Les États-Unis ont le taux d’incarcération le plus élevé au monde, si l’on combine prisons fédérales et d’État.

Au-delà du coût humain dénoncé par différents organismes de droit de la personne, ces condamnations pèsent également lourd sur les finances publiques.

« C’est pourquoi même des États très conservateurs comme le Texas ont adopté des réformes récemment, donnant une occasion aux politiciens de couper dans les coûts, même s’ils ne sont pas réellement pour une réforme du système de justice criminelle », a observé Miriam Gohara, professeure adjointe à l’Université Yale, ajoutant que « les études démontrent que, dans les endroits où les gens ont été libérés avant la fin de leur peine pour économiser, il n’y a pas eu de hausse des crimes ».

Continuité

S’il contient le mot « premier » dans son nom, le First Step Act est en fait une continuité de différentes décisions juridiques et politiques pour réduire les peines ou les rendre plus équitables. M. Jones avait d’ailleurs vu sa peine passer de la prison à vie à 27 ans après un jugement de la Cour suprême en 2005 sur un cas similaire.

Le First Step Act a aussi rendu rétroactive une loi passée en 2010 pour enrayer la disparité des peines pour les crimes liés au crack et à la cocaïne. Pour la même infraction, un contrevenant devait avoir 100 fois la quantité de drogue en poudre pour obtenir la même peine qu’une personne arrêtée avec la version cristallisée de la drogue – une divergence affectant particulièrement les communautés noires. La lutte pour les droits des prisonniers s’inscrit d’ailleurs dans celle contre le racisme, puisque les Afro-Américains et les Latino-Américains sont surreprésentés parmi la population carcérale.

Différents organismes ont salué la réforme, tout en espérant davantage de fonds pour les programmes promulgués et une meilleure réinsertion.

« Notre but est de réduire la population carcérale de moitié », a dit au téléphone Louis L. Reed, organisateur national du mouvement Cut50, une division de Dream Corps, qui a fortement milité pour le First Step Act.

Lonnie Jones a maintenant trois petits-enfants, et tente de rattraper le temps perdu.

« J’ai fait des choses que je n’aurais pas dû, mais tout le monde mérite une deuxième chance. Et j’ai l’intention d’en profiter pleinement », a-t-il dit, un sourire dans la voix.

Nombre de détenus sous juridiction fédérale

2016 : 192 170 (en baisse de 13 553 par rapport à l’année précédente)

2019 : 177 214 (en baisse de 4484 par rapport à l’année précédente)

Juillet 2020 : 158 405

Source : Federal Bureau of Prisons