Donald Trump se voulait rassurant. « Si je perds, je perds », a-t-il répondu vendredi matin à une journaliste de Fox News. Celle-ci lui avait demandé s’il quitterait volontiers la Maison-Blanche après une victoire, en novembre, de Joe Biden, meneur dans les sondages actuels.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Brett Edkins était tout sauf rassuré. Peu après l’interview de Donald Trump, il a participé au lancement de Protect the Results. Cette initiative de deux organisations progressistes vise à mobiliser des millions d’Américains pour réclamer une transmission pacifique du pouvoir dans l’hypothèse d’une défaite du président sortant.

« Compte tenu de ses déclarations passées, de son mépris des normes démocratiques et de la potentialité d’une élection serrée ou contestée, nous ne pouvons pas écarter la possibilité que Trump nous plonge dans une crise constitutionnelle », a déclaré à La Presse le directeur politique de Stand Up America, qui s’est allié avec l’organisation Indivisible.

La façon dont Donald Trump a réagi aux manifestations contre la brutalité policière et le racisme systémique a renforcé les organisateurs de Protect the Results dans leur conviction du bien-fondé de leur initiative.

La volonté exprimée par le président de recourir à la force militaire contre des manifestants pacifiques illustre le fait qu’il n’a aucun respect pour l’État de droit et qu’il est un danger pour notre démocratie.

Brett Edkins, directeur politique de Stand Up America, lors d’un entretien téléphonique vendredi après-midi

L’avant-veille, Joe Biden avait lui-même exprimé la crainte que Donald Trump ne « tente de voler » l’élection présidentielle. Déclaration que la porte-parole de la Maison-Blanche Kayleigh McEnany a qualifiée de « ridicule » le lendemain.

PHOTO MATT SLOCUM, ASSOCIATED PRESS

Joe Biden, candidat démocrate à l’élection présidentielle

Mais un fait demeure : la peur que Donald Trump refuse de quitter la Maison-Blanche après une défaite éventuelle est répandue chez ses adversaires politiques et ses critiques. Même l’ancien avocat personnel du président Michael Cohen l’a exprimée lors d’une audition au Congrès.

« Étant donné mon expérience de travail avec lui, je crains que s’il perd l’élection de 2020, il n’y aura pas de transition pacifique du pouvoir », a-t-il déclaré le 27 février 2019.

Cette peur est-elle justifiée ?

Une Constitution « très claire »

John Burke, politologue émérite de l’Université du Vermont, répond par la négative. Et sa réponse vaut même dans le cas d’une élection contestée.

« Même s’il y avait une quelconque contestation des résultats, comme ce fut le cas en 2000 avec [George W.] Bush et [Al] Gore, la Constitution américaine est très claire. Le mandat du président finit le 20 janvier 2021 à midi, à moins qu’il ne soit constitutionnellement réélu », a indiqué à La Presse le politologue à la retraite, auteur de deux livres sur les transitions présidentielles.

Selon lui, la Constitution américaine est également limpide sur la marche à suivre si les résultats de l’élection présidentielle sont encore contestés au moment où prennent fin les mandats du président et du vice-président en fonction.

« La procédure serait alors dictée par la Loi sur la succession présidentielle », a précisé John Burke.

Or, selon cette loi, la présidence des États-Unis échouerait à la personne occupant le poste de président de la Chambre des représentants. Autrement dit, selon ce scénario, Nancy Pelosi deviendrait la première femme à recevoir l’investiture présidentielle si les démocrates demeuraient majoritaires à la Chambre après le vote de novembre.

Mais Donald Trump ne pourrait-il pas tenter de s’accrocher au pouvoir en faisant appel à l’armée ? Un tel appel serait susceptible d’être vain dans la mesure où les militaires prêtent le serment de respecter la Constitution. C’est d’ailleurs un message que le chef d’état-major interarmées Mark Milley a martelé deux fois au cours des derniers jours.

« Nous devons chérir le principe d’une armée apolitique qui est si profondément enraciné dans l’essence même de notre république », a déclaré le général jeudi dernier en s’excusant d’avoir escorté Donald Trump jusqu’à une église épiscopale de Washington devant laquelle ce dernier a posé en brandissant un exemplaire de la Bible.

PHOTO BRENDAN SMIALOWSKI, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le 1er juin dernier, une manifestation pacifique près de la Maison-Blanche a été dispersée à coups de gaz lacrymogènes dans le but de libérer le champ vers une église épiscopale de Washington, devant laquelle le président Donald Trump a posé en brandissant un exemplaire de la Bible.

Avant cette séance de photo, les autorités avaient ouvert un chemin à l’entourage du président en évacuant à coups de bombes lacrymogènes et de grenades assourdissantes un parc situé en face de la Maison-Blanche.

Vers une guerre civile ?

Brett Edkins, de l’organisation Stand Up America, s’est réjoui des mises au point du général Milley.

« Je pense que c’est rassurant. Cela nous rappelle que notre démocratie est plus forte que Donald Trump », a-t-il dit.

Mais l’organisateur a observé un long silence lorsqu’on a évoqué avec lui le scénario d’une guerre civile au cours de laquelle des partisans de Donald Trump bien armés descendraient dans la rue pour défendre leur président à l’issue d’une élection serrée ou contestée.

« C’est une période difficile pour notre pays et pour beaucoup de gens dans le monde », a-t-il fini par répondre. « Je suis persuadé que le peuple américain est plus intelligent et plus attaché à sa démocratie que notre vie politique quotidienne le suggère. Si besoin était, je suis convaincu que les Américains descendraient dans la rue et feraient tout ce qui est nécessaire pour défendre nos institutions et nos traditions démocratiques. Nous sommes le pays qui a inventé le transfert pacifique du pouvoir. Tout a commencé avec George Washington. Donald Trump ne changera pas 200 ans d’histoire américaine.

– Mais Donald Trump n’est-il pas, selon vos propres dires, celui qui méprise les normes démocratiques ?

– Il peut essayer. Mais le peuple américain est plus fort que lui. Et je pense que notre Constitution et notre État de droit sont plus forts qu’un homme. »

Bien entendu, Donald Trump pourrait faire mentir les sondages actuels et tous les scénarios hypothétiques en battant Joe Biden, et proprement de surcroît. Ses adversaires politiques et ses critiques devraient alors attendre quatre autres longues années avant de poser à nouveau la question qui plane aujourd’hui sur la vie politique américaine : et si Trump refusait de partir ?