Les États-Unis sont secoués d’un bout à l’autre depuis la mort de George Floyd aux mains de la police de Minneapolis. Notre chroniqueur est allé faire un tour dans le Sud pour faire un état des lieux.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Quand ses parents l’emmenaient à Myrtle Beach, Tawana s’installait face à l’océan et plissait les yeux pour regarder le plus loin possible. Pour voir l’Afrique de l’autre côté.

C’était si incroyable et mystérieux, cette histoire. Ses ancêtres venus enchaînés dans des bateaux. On lui avait enseigné cette histoire, mais elle se perdait dans une sorte de brume, comme l’Afrique imaginaire qu’elle voulait tant apercevoir par-delà les vagues.

C’était dans les années 1950, la Caroline du Nord vivait la ségrégation, mais dans son village de Huntersville, Tawana Wilson-Allen n’avait pas vraiment conscience de ce que ça voulait dire.

PHOTO YVES BOISVERT, LA PRESSE

Tawana Wilson-Allen

« Je me souviens d’être allée à la foire avec mon frère. Il y avait des fontaines pour boire de l’eau. L’une était marquée “Blanc”, l’autre “De couleur”. J’étais tellement contente de voir ce que pouvait goûter de l’eau en couleurs… J’ai été déçue.

« Une autre fois, dans un grand magasin, je ne me souviens plus lequel, il y avait ce comptoir avec des tabourets tournants, vous savez, et avec mon frère, nous faisions des tours. Nous voulions manger un hot-dog, mais on ne servait pas les Noirs. Ma mère ne nous l’a pas dit, elle a dit : on mangera plus tard… 

– Votre mère ne voulait pas que vous le sachiez ?

– Elle voulait que nous soyons fiers. Elle ne voulait pas que nous nous sentions comme des inférieurs. Elle pensait qu’il valait mieux nous préserver de ça.

– Elle avait raison ?

– Je ne sais pas… »

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Tawana Wilson-Allen est assise à l’ombre d’un chêne blanc, près de l’église où elle m’a donné rendez-vous, pour me raconter son histoire, une histoire du Sud comme il y en a des millions.

Elle est née en 1950 à Huntersville, en banlieue de Charlotte, où elle a fait une carrière de militante du droit de vote, d’organisatrice communautaire et politique.

Son père étant mort jeune dans un accident de voiture, c’est son grand-père qui lui a tenu lieu de figure paternelle. Alexander Edward Henderson était plâtrier et sa réputation était telle qu’on a requis ses services de Buffalo à Miami, et même aux Archives nationales, dans la capitale. Il avait appris l’art presque perdu des moulures, des corniches et des décorations auprès de son père, qui lui-même le tenait du sien, un « homme libre » venu de La Nouvelle-Orléans, sans qu’on sache comment il avait été affranchi.

« Mon grand-père avait son entreprise et gagnait bien sa vie. Mais nous étions dans le secteur noir de la ville, de l’autre côté de la voie ferrée, entre nous, dans la rue et à l’école. Mes amis à l’école allaient cueillir du coton pour quelques cents, l’été… Il a fallu qu’on demande à la Ville de l’eau courante, qui ne se rendait pas de ce côté de la voie. La Ville a dit : “Si vous pouvez creuser dans le fossé, trouver le tuyau, vous vous brancherez…” À leur grande surprise, il y avait de la pression pour arroser tout le quartier ! »

En 1954, la Cour suprême rend une de ses décisions les plus célèbres : Brown v. Board of Education. La Cour y déclarait inconstitutionnelle la ségrégation dans les écoles. Les écoles noires étaient sous-financées, sous-équipées, et les profs payaient de leur poche pour fournir le minimum, bien souvent – c’est encore le cas à bien des endroits.

C’est ce qui devait donner lieu au busing, qui consistait à transporter en bus les enfants des quartiers noirs dans des écoles à majorité blanche, et vice-versa – une expérience presque totalement abandonnée maintenant, après que les familles blanches sont parties vers la banlieue, et que diverses batailles judiciaires ont rendu la chose encore plus impraticable.

Toujours est-il que c’est à Huntersville qu’on a expérimenté le busing pour commencer, en 1965, et elle était du contingent.

Chaque matin, donc, à pied, à vélo ou en bus, quelques centaines d’élèves noirs se rendaient au high school majoritairement blanc à peine un mille au nord de chez elle.

« Le high school avait une mascotte, un Viking. Et sur le livre des élèves en fin d’études figurait un soldat confédéré. L’année où nous sommes arrivés, ils ont changé ça. La mascotte, qu’on sortait pour tous les évènements, était un soldat confédéré. Les cheerleaders étaient blanches, les majorettes étaient blanches, les “miss” étaient blanches [une miss était désignée pour chaque évènement marquant]. On est allés voir le directeur, en groupe. On lui a dit : “Changez ça, parce que nos frères et sœurs qui s’en viennent, ils ne viendront pas s’asseoir ici pour jaser avec vous…” »

Il y a eu quelques modestes assouplissements. Quelques années plus tard, quand elle était à l’université, elle a vu dans le journal que les élèves avaient fait brûler la mascotte…

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« Je vous parle de tout ça, mais c’est comme si l’histoire noire avait été en pièces détachées dans ma tête pendant tellement d’années. Des points, des miettes, des anecdotes sans lien entre elles. On dirait que ce n’est que plus tard, à l’université, et encore tout récemment, en lisant, que j’ai pris la mesure de ce qu’est notre histoire… C’est ce qui me tue : comment on nous a privés de notre propre histoire, de notre pleine citoyenneté. C’est des couches et des couches de compréhension profonde qui se déposent lentement. »

Toute sa vie adulte a été consacrée à organiser et à promouvoir les communautés afro-américaines. À inscrire des gens sur les listes d’électeurs. Même si les Noirs ont le droit de vote, on le leur a retiré de toutes sortes de manières, en rendant l’exercice compliqué.

On a inscrit 300 000 personnes sur les listes, et dans le temps, il n’y avait pas l’internet.

Tawana Wilson-Allen

Elle a ensuite travaillé à faire élire un des deux premiers représentants noirs de l’État au Congrès des États-Unis de l’ère moderne, Mel Watt, en 1992. Watt a été réélu 10 fois, jusqu’à ce qu’Obama le nomme à la tête d’une agence fédérale du logement – poste qu’il a quitté en 2019 après une affaire de harcèlement sexuel.

PHOTO CHRISTOPHER GREGORY, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Mel Watt, Barack Obama, ancien président des États-Unis, et Tom Wheeler, ancien président de la Commission fédérale des communications, lors de la nomination de Watt à la tête d’une agence fédérale du logement, en 2013

« Oui, j’ai vu du progrès, mais je vois aussi les inégalités partout, le système de justice qui nous traite injustement, le système de santé pour les Noirs qui s’effrite. Je vois la pandémie, la récession, le racisme rampant. Je vois aussi de la lumière dans ces manifestations qui dépassent ce qu’on a vu depuis longtemps, et qui rassemblent des gens de toutes couleurs. Si on peut faire des lois ensuite… »

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Quand la ville de Charlotte a cherché une « ville sœur » en Afrique, le choix s’est porté sur Koumassi, au Ghana.

Tawana était de la délégation. Le président, le roi, des chefs de tribu étaient là, une grande cérémonie a eu lieu devant une foule immense.

On les a emmenés ensuite sur la côte, où ces donjons en forme de « château » sont encore visibles. C’est là qu’on enfermait les esclaves avant de leur faire traverser l’océan.

« Il y a dans le port ce qu’on appelle la Porte du non-retour. C’est ce point où les esclaves savaient qu’ils partaient pour toujours. On les poussait sur le bateau, ou ils mouraient.

« J’en ai encore des frissons. J’ai regardé l’océan dans l’autre direction pour la première fois. À travers la Porte du non-retour, je me suis mise dans la peau de mes ancêtres. »

Elle a longtemps regardé l’horizon vers Myrtle Beach, comme pour finalement rencontrer son propre regard d’enfant.