(New York) Entre 19 h et 19 h 30, en ce jeudi chaud et humide de juin, le silence règne sur une foule de plusieurs centaines de personnes, assises en tailleur à l’entrée du parc Carl-Schurz et dans la rue qui y donne accès.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Pour la deuxième soirée d’affilée, une veillée à la mémoire de George Floyd se déroule à cet endroit verdoyant de l’Upper East Side, à Manhattan. Gracie Mansion, résidence officielle du maire de New York, se trouve à un jet de pierre de là.

Peu après 19 h 30, un des organisateurs de la veillée rompt le silence à l’aide d’un mégaphone. « Montons ces marches et allons occuper Gracie Mansion ! », lance-t-il à la foule, composée en majeure partie de jeunes Blancs portant des couvre-visages.

La foule s’engage à sa suite dans l’escalier de pierre qui mène au manoir de style fédéral qui surplombe l’East River.

Dans moins de 30 minutes, le couvre-feu imposé à New York depuis le début de la semaine entrera en vigueur.

Arrivés au sommet de l’escalier, les manifestants réalisent qu’ils ne pourront pas « occuper » Gracie Mansion. Le domaine est entouré de barrières métalliques derrière lesquelles se tiennent des policiers.

Des alliés blancs

Qu’à cela ne tienne : à 19 h 50, la foule défile dans l’avenue York en direction sud, occupant toute la voie et scandant divers slogans, dont Black lives matter et « Manifestation pacifique ». Sur le trottoir, les passants s’arrêtent et applaudissent.

Sam Kebede, un dramaturge noir âgé de 27 ans, est ravi de voir autant de Blancs autour de lui.

Ça me fait croire qu’il y a beaucoup d’espoir pour l’avenir, car je vois enfin de nombreux alliés blancs. La majorité de ce pays est blanche. La majorité des manifestants devrait être blanche.

Sam Kebede

Mais Sam Kebede s’inquiète. En se retournant, il s’aperçoit que des voitures de police, gyrophares allumés, suivent les manifestants, dont le nombre s’est réduit.

« J’ai peur. Je suis un Américain noir », dit-il avant de quitter la manifestation, au moment où la foule s’engage dans une rue transversale.

Il est 20 h 15. Le couvre-feu est en vigueur, comme le répètent les haut-parleurs des voitures de police qui suivent les manifestants.

La foule fait la sourde oreille, scandant encore plus fort le nom de George Floyd et répétant : « Manifestation pacifique ».

Se tenant au carrefour, des policiers observent les manifestants sans réagir.

Justine Corrigan, elle, n’a pas peur.

« Ils sont tellement racistes qu’ils ne m’arrêteront pas et ne me toucheront pas. Je suis Blanche », dit l’étudiante de 17 ans.

Le NYPD critiqué

D’autres groupes de manifestants défient le couvre-feu ailleurs à New York. Depuis le début de la semaine, ils ne réclament pas seulement justice pour George Floyd. Ils défendent aussi le droit de manifester dans les rues de leur ville contre une brutalité policière dont ils accusent également le Service de police de la Ville (NYPD).

PHOTO JOHN MINCHILLO, ASSOCIATED PRESS

Des manifestants défendent le droit de protester dans les rues de New York contre une brutalité policière dont ils accusent le Service de police de la Ville (NYPD).

Sur les réseaux sociaux, des vidéos circulent depuis la veille et montrent des policiers utilisant leurs matraques pour disperser des manifestants à Brooklyn après le couvre-feu, mercredi.

En conférence de presse, le maire de New York, Bill de Blasio, déclare qu’il n’a pas vu ces vidéos. Il affirme cependant avoir observé « beaucoup de retenue de la part du NYPD dans l’ensemble ». Et il défend sa décision d’imposer un couvre-feu jusqu’à dimanche en évoquant les « violences insidieuses » qui ont accompagné certaines manifestations à New York.

Peine perdue : en après-midi, lors d’une cérémonie à la mémoire de George Floyd à Brooklyn, le maire est copieusement hué du début à la fin de son discours.

« De Blasio, rentre chez toi », lancent des manifestants. D’autres ajoutent, dans la langue de Shakespeare : Fuck the curfew !

« Complètement différent »

À 20 h 30, environ 200 manifestants sont pris en souricière dans la 66e Rue, entre les avenues Madison et Park.

Sans sortir leurs matraques ou utiliser la force, des policiers arrêtent 10 manifestants – rien que des Blancs – et disent aux autres de se disperser s’ils ne veulent pas également se retrouver avec des menottes en plastique derrière le dos. L’avertissement est entendu.

PHOTO WONG MAYE-E, ASSOCIATED PRESS

Des policiers ont arrêté des manifestants, jeudi, pour ne pas avoir respecté le couvre-feu.

Un manifestant se retrouve quand même étendu sur le sol, alors qu’un policier tente de le menotter. Aux journalistes, il lance : « Je ne résiste pas ! Assurez-vous de le dire ! »

Un caméraman et une photographe de l’Associated Press ne perdent rien de la scène. La veille, ils ont eux-mêmes été bousculés par des policiers en couvrant l’arrestation de manifestants.

« Dégage, espèce de merde », a déclaré un policier à Robert Bumsted, le caméraman.

« Ce soir, c’est complètement différent », dit Wong Maye-E, la photographe. « Les manifestants sont beaucoup plus calmes. Les policiers aussi. »

Au même moment, dans le South Bronx, une pluie de matraques s’abat sur des manifestants pacifiques.