(NEW YORK) Même si le progrès racial lui tient à cœur, le Montréalais Nicholas Johnson aurait été comblé si son exploit à l’Université de Princeton avait consisté seulement à être major de promotion (valedictorian en anglais), honneur conféré à l’étudiant qui a décroché les meilleures notes de sa promotion. C’est d’ailleurs la façon dont le prestigieux établissement du New Jersey lui a présenté la nouvelle, à la fin d’avril.

RICHARD HÉTU RICHARD HÉTU
Collaboration spéciale

« Quand on m’a avisé que j’étais major de promotion, cela s’est avéré extrêmement gratifiant, compte tenu du travail que j’ai abattu au cours des quatre dernières années à Princeton », a raconté à La Presse l’étudiant spécialisé en mathématiques appliquées.

Environ deux semaines plus tard, les dirigeants de Princeton l’ont informé des résultats d’une recherche dans les archives de l’université fréquentée par plusieurs grands noms, dont F. Scott Fitzgerald, John F. Kennedy et Alan Turing : Nicholas Johnson est le premier major de promotion noir de cet établissement fondé il y a 274 ans et dont le passé est entaché par des liens avec l’esclavage (ses neuf premiers présidents étaient propriétaires d’esclaves) et d’autres questions concernant le racisme.

« Cela s’est avéré extrêmement stimulant d’apprendre que j’étais le premier major de promotion noir de l’histoire de Princeton, étant donné les liens historiques de l’université avec l’esclavage, a dit l’ancien élève de l’école secondaire Selwyn House, à Westmount. Cependant, le fait que cela ait pris autant de temps pour en arriver là prouve qu’il y a encore beaucoup de travail à abattre. »

La nouvelle de l’exploit de l’étudiant de 22 ans lui a valu les félicitations de plusieurs personnalités canadiennes et américaines, de Justin Trudeau à Oprah Winfrey en passant par Michelle Obama.

« Cette ancienne de Princeton est tellement fière de toi, Nick ! » a tweeté l’ex-première dame des États-Unis, qui a fréquenté l’université de l’Ivy League de 1981 à 1985. « J’ai l’impression que c’est seulement le début pour toi, et j’ai hâte de voir tout ce que tu peux continuer à accomplir. »

La fracture raciale

Michelle Obama a dû être particulièrement sensible à l’exploit du jeune Montréalais. Sa thèse de sociologie à Princeton portait sur la fracture raciale. Née dans le quartier South Side de Chicago au sein d’une famille afro-américaine de la classe ouvrière, elle a évoqué son expérience d’étudiante dans ce document qui avait refait surface lors de la première campagne présidentielle de son mari : « Je me sentais parfois comme une passante sur le campus, comme si ce n’était pas vraiment ma place. Quels que soient mes rapports avec les Blancs, j’avais l’impression d’être, à leurs yeux, Noire d’abord, étudiante ensuite. »

PHOTO ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

La photo de finissante de Michelle Obama

Nicholas Johnson est issu d’un milieu fort différent. Née à Montréal mais élevée en Jamaïque, sa mère, Anita Brown-Johnson, est gériatre au Centre universitaire de santé McGill. Son père, Dexter Johnson, natif des Bahamas, est propriétaire de cliniques de chirurgie dentaire dans la région d’Ottawa. Cadet d’une famille de deux enfants – il a une sœur, Anastasia, âgée de 26 ans –, il a lui-même vu le jour à Gaspé, où sa mère a travaillé dans un centre gériatrique.

Quand il explique ses succès, qui incluent cinq championnats d’échecs au Québec, Nicholas Johnson insiste sur le soutien des membres de sa famille, de sa parenté et de la communauté montréalaise. « Comme on dit, ça prend un village pour élever un enfant, et je me sens beaucoup redevable à ce village. »

Or, malgré tous ces avantages, Nicholas Johnson peut s’identifier, jusqu’à un certain point, à l’expérience de Michelle Obama à Princeton.

« Je dois préciser que mon expérience n’est pas celle de tous les étudiants noirs ni même celle de tous mes amis noirs sur le campus. La plupart du temps, je me suis senti le bienvenu sur le campus. Mais il y a certainement eu quelques moments au cours des quatre dernières années où ce n’était pas le cas. Il m’est apparu que d’autres étudiants qui me ressemblaient, des étudiants de couleur, étaient injustement attaqués. Pas physiquement, mais verbalement attaqués. Comme observateur, cela m’a rendu mal à l’aise, comme si je n’étais pas le bienvenu. Cela m’a certainement rendu plus conscient de ma couleur et du sort des Noirs aux États-Unis ainsi que dans le monde en général. »

Diplômés en pleine pandémie

Rentré à Montréal à la mi-mars à cause de la pandémie de coronavirus, Nicholas Johnson s’est confié à La Presse à l’issue d’une période particulièrement mouvementée de sa vie. Après l’annonce de son exploit historique, il a accordé plusieurs entrevues aux médias, diversion qu’il a dû interrompre de façon abrupte pour préparer ses derniers examens ainsi que son discours de major de promotion. Ce discours sera diffusé dimanche prochain à l’occasion d’une cérémonie de remise des diplômes virtuelle.

« Finir ses études universitaires en pleine pandémie, c’est vraiment sans précédent », a indiqué le major de promotion de Princeton. 

Dans mon discours, je tenterai d’encourager mes camarades de classe à avoir encore confiance en leur capacité à relever les problèmes les plus urgents et à ne pas se sentir paralysés ou impuissants face à la situation dans laquelle ils se trouvent.

Nicholas Johnson

Michelle Obama n’est sans doute pas la seule personne à avoir hâte de voir ce que l’avenir réservera à Nicholas Johnson. Sa thèse de Princeton portait sur le recours aux algorithmes pour concevoir des programmes de prévention de l’obésité au Canada. Il poursuivra cette approche alliant les mathématiques appliquées aux domaines de la santé et de l’apprentissage machine au célèbre Massachusetts Institute of Technology, où il entamera l’automne prochain un doctorat en recherche opérationnelle. Son rêve : partir du sujet de sa thèse pour créer une entreprise qui bénéficiera à la société.

« Je pense qu’un bon problème de recherche en est un où, si le chercheur est capable d’y répondre, les répercussions sont telles que plusieurs personnes pourraient en profiter. Et je pense que l’entrepreneuriat est le meilleur moyen que nous possédons pour transformer une recherche importante en outils et en produits qui peuvent provoquer un grand changement sociétal. »

À suivre, donc.